Au bord de la Sorgue, à quelques kilomètres des rues animées de L’Isle-sur-la-Sorgue, La Sorguette ne cherche pas à cocher toutes les cases du camping-club. Ni grand bassin bleu, ni scène pour les soirées karaoké, ni alignements de mobil-homes. Ici, les emplacements accueillent encore tentes, caravanes, vans et camping-cars. Quelques yourtes et cabanes perchées apportent une note d’insolite, sans transformer le lieu en parc d’attractions. Le lieu est labellisé “Clef Verte” depuis 2001.
"On tient à rester un camping traditionnel", explique Émilie Hédiard, qui le dirige après y avoir grandi : ses parents ont repris l’établissement lorsqu’elle avait cinq ans. Ce choix n’a rien de nostalgique. Il correspond à une clientèle qui cherche un point d’ancrage pour pédaler, marcher, visiter le Luberon ou simplement ralentir. Mais aussi à une idée plus large : le tourisme de plein air peut-il rester fidèle à son nom et faire de la nature autre chose qu’un décor ?
Le refus de la surenchère
La réponse de La Sorguette passe par ce qu’elle choisit de ne pas ajouter. L’absence de piscine, par exemple, relève autant de l’identité du lieu que de la gestion des ressources, dans un département du Vaucluse durablement exposé aux tensions sur l’eau. Pas de climatisation non plus. Dans les cabanes, les toilettes sont sèches. Ailleurs, des temporisateurs limitent les consommations d’électricité. Le camping, refuge LPO, a installé des nichoirs et met en avant les itinéraires cyclables ainsi que les activités de pleine nature.
Cette écologie-là ne se veut pas démonstrative. "Je ne veux pas être moralisatrice", précise Émilie Hédiard. L’ambition est plutôt de faire du séjour une expérience cohérente : permettre aux vacanciers de se reposer sans avoir le sentiment de multiplier les impacts. Le camping a d’ailleurs compris très tôt que les équipements ne constituent pas toujours une promesse de vacances réussies. Parfois, ce qui compte est précisément ce qui manque : le bruit, l’agitation, l’injonction à consommer ou à s’occuper sans interruption.
La sobriété est aussi économique. À l’heure où une partie de l’hôtellerie de plein air se densifie, avec davantage de locatifs et de services pour capter les flux de juillet-août, La Sorguette refuse d’agrandir son offre de mobil-homes. Elle préfère consolider ses emplacements traditionnels. Une position moins spectaculaire, mais qui rejoint l’évolution de certaines pratiques : voyager moins loin, moins longtemps, mais mieux ; s’offrir une parenthèse proche de chez soi plutôt qu’un séjour standardisé.
Quand l’été n’est plus la haute saison
Le changement climatique a accéléré cette réflexion. Dans la région, les épisodes de forte chaleur rendent les sorties à vélo et les randonnées moins attrayantes au cœur de l’été. "Juillet-août a tendance à se calmer, constate la gérante. À l’inverse, les ailes de saison gagnent du terrain. Avril, mai, juin et septembre constituent désormais nos périodes les plus soutenues, avec des emplacements parfois complets dès Pâques.”
Le camping s’est adapté à ce renversement. Des prestations estivales (animatrice, épicerie, restauration du midi…) ont été progressivement retirées, tandis que les équipes ont été renforcées au printemps et à l’automne. Une façon de composer avec la réalité climatique sans tenter de maintenir artificiellement le modèle de la haute saison. Cette redistribution est aussi plus respirable pour le territoire : moins de pics de fréquentation, moins de véhicules, et davantage de temps pour accueillir les visiteurs.
C’est là qu’apparaît une notion encore contre-intuitive dans l’économie touristique : le démarketing. À L’Isle-sur-la-Sorgue, commune très convoitée, la municipalité et l’office de tourisme cherchent à mieux répartir les événements et les fréquentations au fil de l’année. Il ne s’agit pas de fermer la porte aux visiteurs, mais d’éviter que leur concentration ne dégrade ce qui les attire : les paysages, la circulation, l’accès au logement et la qualité de vie des habitants.
Faire de la place aux habitants
"Penser à faire du démarketing au niveau touristique, ça paraît quand même un peu insensé", reconnaît Émilie Hédiard. Pourtant, à ses yeux, c’est une condition pour éviter que le succès d’un territoire ne se retourne contre lui-même. La ville ne veut pas faire du tourisme de masse, mais défendre une fréquentation plus qualitative, mieux répartie et compatible avec la vie locale.
Ce cap invite aussi à déplacer le regard. Les courts séjours de proximité, les itinéraires à vélo, les escapades hors saison ne concernent pas seulement des touristes venus d’ailleurs. "Il est important que les locaux se réapproprient leur territoire", insiste-t-elle. Autrement dit, le tourisme durable ne consiste pas uniquement à réduire l’empreinte des visiteurs, il doit aussi redonner une place aux habitants dans les lieux devenus désirables.
La Sorguette n’affirme pas avoir trouvé la formule parfaite. Un bilan énergétique reste à mener et des investissements seront nécessaires pour aller plus loin sur l’eau et l’énergie. Émilie Hédiard évoque le concept de "tourisme transformationnel", celui qui laisse au visiteur quelques idées ou habitudes nouvelles. Le tourisme régénératif, qui prétend rendre un territoire meilleur après le passage des vacanciers, lui paraît encore une étape lointaine. Mais dans ce camping, la transition commence par une décision très concrète : ne pas céder à la course à toujours plus.