Lorsque les travaux de construction de la centrale nucléaire de Fukushima ont commencé sur la côte est de l’île de Honshū, la principale île du Japon, les géophysiciens ont fait la grimace. Conservés dans leurs archives, les rapports des géologues qui avaient documenté l’existence, au sein de l’archipel, d’imposantes formations sédimentaires – des “dépôts de tsunami” – datant de plusieurs siècles, voire de plusieurs millénaires, décourageaient l’utilisation de ce territoire pour y construire une centrale nucléaire. Mais la suggestion faite aux responsables politiques et aux administrateurs d’exploiter plutôt la côte opposée, loin des perturbations tectoniques prévisibles causées par l’activation de failles profondes s’étendant sur des centaines et des centaines de kilomètres, avec des fractures et des soulèvements abyssaux à la jonction entre la plaque pacifique et la plaque eurasienne, est restée lettre morte : la côte ouest ne pouvait pas être utilisée car elle était vulnérable face aux armements déployés par la Corée du Nord.
Ce qui s'est passé le 11 mars 2011 est désormais entré dans l'histoire : comme cela s’était déjà produit par le passé – et comme cela se reproduira probablement dans quelques siècles –, filant à la vitesse d’un avion de ligne intercontinental, des vagues de plus de 10 mètres se sont brisées avec une puissance colossale le long de la côte orientale, pénétrant une fois de plus profondément dans les terres et réduisant à néant en quelques secondes la logique implacable du rapport “coûts/bénéfices”. Un autre tremblement de terre.
90 % des parlements ne disposent pas d’un système structuré de conseil scientifique
Souvent sollicités par les responsables politiques et les administrateurs pour produire des rapports techniques et élaborer des modèles prévisionnels, les scientifiques ne sont que rarement pris véritablement en compte, sauf lorsque cela arrange, que c'est à la mode, ou encore lorsque cela s'avère tout simplement inévitable. Quoi qu'il en soit, 90 % des parlements ne disposent pas d'un système structuré de conseil scientifique capable d'intervenir au cours des différentes étapes du processus législatif.
Mais comment la science est-elle perçue, quel est le degré de confiance que lui accordent les citoyens ? C’est la question à laquelle la revue scientifique Nature a consacré, dans son premier numéro de juillet de cette année, une série de pas moins de cinq articles et rapports d’enquête : il ne s’agit donc pas d’une question marginale, d’une simple curiosité, ce n’est plus le cas aujourd’hui.
La science face au scepticisme populaire
Dans de nombreux pays occidentaux, à commencer par les États-Unis, on observe une baisse inquiétante de la confiance envers les institutions scientifiques. Plusieurs sondages internationaux indiquent qu’en raison d’une rhétorique populiste plus ou moins répandue, alimentée ces deux dernières décennies principalement par les réseaux sociaux, le travail des scientifiques a perdu une grande partie de son attrait traditionnel et les chercheurs sont plutôt dépeints comme une élite privilégiée et déconnectée de la réalité, intellectuellement arrogante et pas forcément fiable, à l’égard de laquelle certains nourrissent même des soupçons : si ce n’est pas votre cas, demandez peut-être à votre voisin, ou au boulanger, ou…
Dans un climat marqué par un scepticisme populaire tendant vers la suspicion de complot, la perception stéréotypée du profil socio-économique du chercheur n’arrange rien : d’origine généralement bourgeoise, hautement diplômé, disposant d’un revenu moyen élevé, vivant en milieu urbain, voyageant beaucoup, plutôt excentrique… En somme, à notre époque, être un intellectuel apparaît presque comme un délit passible de sanctions.
Une perte de confiance… et de financement
Cette perte de confiance institutionnelle n’est pas sans conséquence sur les stratégies de répartition des fonds nationaux destinés à la recherche, en particulier ceux alloués à des projets pluriannuels : après tout, quel intérêt les responsables politiques et les administrateurs publics – qui, en général, ne jouissent déjà pas d’une popularité des plus élevées et dont la “durée de vie” est limitée dans le temps – auraient-ils à aller à l’encontre des attentes de leur électorat ? Certes, la connaissance de l’Histoire et une vision à long terme éclairée leur conseilleraient au moins d’agir ainsi, mais la première s’apprend déjà peu et mal à l’école et s’oublie vite, tandis que la seconde, malheureusement, n’habite pas toujours l’esprit de ceux qui assument des responsabilités collectives.
Une lecture schématique et simpliste des résultats des enquêtes, hors de tout contexte comparatif, ne permet toutefois pas de comprendre les dynamiques et les tendances du phénomène dans toute sa complexité. Un échantillon de 23 000 personnes interrogées par un institut londonien, par exemple, fait état d’une perte de confiance significative envers les institutions civiques en général, envers les responsables politiques et les administrateurs, les fonctionnaires, les journalistes… Seuls les médecins sont épargnés, et les scientifiques ne sont pas trop malmenés non plus.
Une polarisation politique, aussi
Une tendance qui s’affirme surtout dans les pays anglo-saxons est celle d’une lecture “politique” du rôle des scientifiques. Comme ces derniers sont généralement considérés comme plutôt “de gauche” (une appréciation correcte, du moins selon les sondages réalisés par la fondation Wellcome de Londres), ils bénéficient d’un certain soutien de la part des soi-disant “progressistes”, mais pas des “conservateurs”. À cette polarisation s’ajoutent parfois d’autres facteurs déterminants, tels que la conviction religieuse et le niveau d’études des personnes interrogées.
Un lien entre orientation politique et confiance/méfiance envers la science semblerait également se renforcer au Canada, au Brésil et en Italie, tandis qu’à l’échelle macro-géographique, les pays où la confiance est la plus élevée se trouveraient en Afrique par opposition à ceux de l’ancien bloc soviétique. À l’échelle mondiale, il semblerait en outre que les femmes fassent davantage confiance aux femmes scientifiques qu’à leurs collègues masculins.
Le rôle néfaste des réseaux sociaux
Les risques qui pèsent sur une science indépendante et universelle, détachée – ou du moins à distance – des passions contingentes, des tendances, des phénomènes éphémères, des récits fondés sur des “ouï-dire”, sur les interprétations de témoignages et d’expériences partielles de certains, ont tendance à s’accentuer dans les modèles sociaux à tendance populiste portés par des démagogues. Plusieurs indicateurs montrent qu’un nombre croissant de personnes accorde davantage leur confiance aux informations fournies par les membres de leur famille, leurs amis ou les chefs religieux qu’aux institutions scientifiques. Les réseaux sociaux sont parfois littéralement submergés par des vagues de fakes capables d’influencer les opinions des lecteurs les plus vulnérables, les moins bien informés, notamment parmi les plus jeunes.
Par exemple, face à l’OMS qui affirme que la vaccination contre la rougeole a sauvé la vie de près de 60 millions d’enfants au cours des deux dernières décennies, s’opposent des opinions largement répandues, fondées sur des informations non vérifiées et des données dépourvues de valeur épidémiologique, relayées à l’infini sur les réseaux sociaux, qui remettent en cause, avec une logique négationniste, le travail des scientifiques et vont parfois jusqu’à crier au complot. Malheureusement, ces vagues de désinformation (“le lait cru est plus sain que le lait pasteurisé”, “la prise de paracétamol pendant la grossesse provoque l’autisme”...) ne sont presque jamais contrées avec la même efficacité par les professionnels du secteur.
La télévision, également en cause
Certaines mises en scène télévisées auxquelles nous avons assisté pendant la pandémie de COVID-19 – où des divergences, parfois flagrantes, sont apparues entre les spécialistes (en réalité, lors de la première phase critique, les spécialistes étaient très peu nombreux, même à l’échelle mondiale) concernant les recommandations (port du masque, confinement, comportements) – ne contribuent certainement pas à renforcer la confiance des citoyens (il faut dire qu’à cette époque, l’Italie s’est distinguée par la fréquence et la médiocre qualité des émissions organisées à la manière d’un “spectacle”, dont l’objectif premier était de faire de l’audience plutôt que de fournir une information fiable).
Des critiques similaires sont formulées concernant la question de l’urgence climatique, un domaine où la science, la politique et les affaires se rejoignent et s’affrontent avec des résultats mitigés, mais dont les effets sont toutefois invariablement négatifs pour l’environnement et la biosphère. D’ailleurs, le fait que l’actuel président des États-Unis – dont l’administration exploite le scepticisme envers la science pour récupérer des fonds à investir dans d’autres secteurs, notamment ceux présentant des intérêts financiers et industriels immédiats – ait mené sa campagne électorale en brandissant à plusieurs reprises une pancarte portant le slogan “Trump digs coal” (“Trump mise sur le charbon”) et ait été largement soutenu en dit long.
YouTube, source la plus courante pour l’information scientifique
Qui a raison, qui a tort ? De toute évidence, ce n'est pas une bonne question, car le sujet est complexe. Ceux qui se méfient de la science ont souvent une connaissance limitée, voire inexistante, de la méthode scientifique et de ses implications (selon certains sondages, la source la plus courante d’informations scientifiques grand public serait la plateforme YouTube), et cela s’explique également par des programmes scolaires de l’enseignement obligatoire qui privilégient parfois les matières littéraires – qui ont certes une valeur essentielle – au détriment de la biologie, des géosciences, de la physique et de la chimie, considérées comme difficiles, voire ennuyeuses (c’est certainement le cas des deux dernières).
Faisons un test avec des poèmes : “Mignonne, allons voir si la rose...”, “Les sanglots longs des violons de l’automne...”, “Sous le pont Mirabeau coule la Seine...”. Et on pourrait continuer ainsi. Eh bien : qui ne saurait ajouter quelques mots à au moins l’un de ces incipits parmi tant d’autres qui sont restés gravés de manière indélébile dans nos mémoires où ils constituent un solide patrimoine de savoir collectif ? Essayons plutôt quelques questions sur des éléments de connaissance scientifique non moins intéressants, comme : “Qu’est-ce que la précession des équinoxes et quel est son impact sur le climat de la planète ?” ; “À quand remonte l’origine de notre genre, Homo ?” ; “Que trouve-t-on à 1 000, 2 000 ou 3 000 km… de profondeur sous nos pieds ?” ; “Combien de gènes sont actifs dans nos chromosomes ?”. Et on pourrait continuer ainsi.
Les scientifiques doivent apprendre à communiquer avec le grand public
Mais l’absence d’une culture scientifique généralisée ne suffit pas à elle seule à tout expliquer. Plutôt que de rester enfermés dans leur bulle de pratiques et de logiques de compétition individuelle ou collective visant à assurer une productivité toujours plus grande afin de s’assurer avant tout l’accès aux fonds de recherche, il incombe aux scientifiques de combler le fossé, voire parfois les fractures, avec les citoyens, les communautés et les contextes sociaux de référence, grâce à un engagement accru en faveur d’une communication transparente sur leurs travaux, ainsi que de se défaire de cette image d’élitisme.
Il serait donc important que, lors de l'élaboration des projets de recherche et de la formulation des demandes de financements publics, les scientifiques informent et discutent également avec les communautés sociales concernées, non pas pour recueillir l'opinion personnelle de chacun – a priori, non compétents, bien qu’ils possèdent d’autres compétences –, mais pour informer, expliquer, échanger sur les questions, quelles qu’elles soient, afin de relancer ensuite le dialogue une fois les projets menés à bien, pour rendre les résultats véritablement publics et en clarifier la signification et les implications, en abordant peut-être même les zones d’ombre gênantes et les contradictions qui se cachent dans les replis de toute recherche indépendante. C’est l’activité promue, par exemple, par le Danish Board of Technology (aujourd’hui Democracy x), une fondation à but non lucratif qui organise depuis des années des rencontres publiques sur la technologie génétique et l’environnement marin afin de contribuer à définir les agendas législatifs danois. Ce n’est pas du populisme, mais l’exercice de la démocratie.
Créer un cercle vertueux de confiance et de responsabilité réciproque
Certes, cela implique de consacrer du temps et d’alourdir la charge de travail d’une activité qui, par nature, n’est déjà pas simple, mais à long terme, ce type d’initiative permettrait non seulement d’améliorer la perception sociale de la science – même si cela n’améliorerait pas nécessairement la qualité de ses résultats –, mais favoriserait également un cercle vertueux de confiance et de responsabilité réciproque entre ceux qui financent indirectement la recherche et ceux qui la mènent : nous en avons besoin, aujourd’hui plus que jamais.
Le 10 novembre prochain aura lieu la vingt-cinquième “Journée mondiale de la science au service de la paix et du développement” proclamée par l’UNESCO: prenons le temps d’y réfléchir et, peut-être, faisons, nous aussi, un geste, même minime mais conscient (offrons un livre à un jeune de notre entourage, assistons à une présentation sur des thèmes scientifiques, relayons dans notre entourage une information vérifiée ou un article thématique tiré d’une revue spécialisée…) afin de défendre la valeur du patrimoine de connaissances que, avec toutes ses contradictions, ses incertitudes et ses fragilités, la science a su produire depuis la fin du Moyen Âge, parfois en luttant contre les préjugés et la censure.
Pour conclure, en nous inspirant du dernier article de la série de contributions que vient de publier Nature, faisons tous quelque chose “pour renforcer la science en tant que pierre angulaire du progrès”.20
Ce qu’il faut en retenir
Une idée forte
Quand la science devient une opinion parmi d’autres, ce n’est pas seulement la connaissance qui recule : notre capacité collective à prendre des décisions éclairées s’affaiblit.
Une urgence
Enrayer la défiance envers la science, nourrie par la désinformation, la polarisation politique et une culture scientifique insuffisamment partagée, sans exonérer les chercheurs de leur propre responsabilité dans la fracture qui s’est installée avec une partie de la société.
Une piste d’action
Faire sortir la science des laboratoires : mieux l’enseigner, expliquer ses méthodes et ses incertitudes, organiser le dialogue entre chercheurs et citoyens et donner au conseil scientifique une véritable place dans la décision publique.