Ils font maigrir vite. Très vite. Trop vite. Présentés comme l’arme ultime contre l’obésité dont la prévalence continue d’augmenter dans tous les pays industrialisés, les analogues du GLP-1, tels que Ozempic, Wegovy ou Mounjaro, connaissent une diffusion fulgurante, bien au-delà du traitement du diabète pour lequel ils ont été conçus. Mais à mesure que les prescriptions s’emballent, les alertes s’accumulent : pertes musculaires massives, dépendance au traitement dû à l’effet rebond à l’arrêt, complications graves, copies frauduleuses.
Du venin de lézard
L’histoire débute au début des années 1980. À l’université Rockefeller de New York, la chercheuse d’origine yougoslave Svetlana Mojsov identifie une hormone clé de la satiété : le GLP-1 (Glucagon-Like Peptide-1). Cette découverte majeure ouvre la voie à une nouvelle compréhension des modifications métaboliques qui surviennent après un repas. Mais Mojsov est évincée des brevets déposés par l’un de ses collaborateurs – un cas emblématique de l'“effet Matilda”, ce mécanisme d’invisibilisation des femmes scientifiques. Après des années de lutte, elle ne sera que partiellement reconnue. Reste que ce GLP-1 naturel a une durée de vie très courte, quelques minutes à peine, dans l’organisme.
D’autres chercheurs se mettent donc en quête d’analogues plus stables et en trouvent dans… le venin d’un lézard, le monstre de Gila, dont la morsure peut être mortelle. Une molécule, l’exendine-4, est alors isolée, synthétisée, puis transformée en exénatide, un traitement pour les diabétiques car il stimule la sécrétion d’insuline. C’est le premier d’une nouvelle classe de médicaments, les analogues du GLP-1. Très vite, un “effet secondaire” – avec de sérieux troubles digestifs – attire l’attention : la perte de poids. D’où l’idée de prescrire ces molécules à des personnes non diabétiques mais obèses.
Un marché énorme pour l’industrie pharmaceutique
Nous avons franchi, ces dernières années, la barre du milliard d’obèses dans le monde. Un enfant sur dix est désormais concerné. En Europe, on compte plus de personnes en surpoids ou obèses que d’individus de corpulence dite “normale”. Et la tendance s’accélère à vitesse grand V. En France, la progression est particulièrement rapide chez les jeunes adultes. Ainsi, depuis 1997, l’obésité a été multipliée par plus de quatre chez les 18-24 ans et par près de trois chez les 25-34 ans. Les conséquences médicales sont massives.
La stéatose hépatique (foie gras) évolue vers la fibrose, ce qui peut entraîner des vomissements de sang, comme chez les alcooliques devenus cirrhotiques, et aussi, à la grande stupeur des pédiatres, chez des enfants. On connaît depuis longtemps les risques très augmentés de diabète de type 2 appelé aussi “diabète sucré”, d’hypertension, de maladies cardiovasculaires, de cancers de la prostate, dont les Antilles sont numéro un dans le monde, et du sein, dont la métropole détient le triste record, mais aussi un risque de déclin cognitif précoce (1). D’où la prise de position de l’OMS qui a souligné l’avance que ces molécules permettent dans la lutte contre l’obésité.
Vraiment magiques ?
Face à ce fléau, la chirurgie bariatrique, qui fait florès, s’avère mutilante et décevante quand elle est mal suivie en postopératoire. Et elle ne dispense pas de remplacer la malbouffe et la sédentarité par des habitudes plus saines. Or, c’est justement ce manque d’accompagnement qui mène à des interventions de dernier recours. Par ailleurs, l’Inspection générale des affaires sociales (IGAS) rappelle qu’il s’agit d'“un acte dont l’efficacité a pour corollaire des effets potentiellement graves”.
Les analogues du GLP-1 ont donc suscité de grands espoirs, voire un enthousiasme fanatique qui s’est propagé via les réseaux sociaux, avec les témoignages dithyrambiques de people, les avis favorables de médecins spécialistes de l’obésité – on découvrira plus tard pour certains qu’ils ont des liens financiers avec les industriels du médicament –, mais aussi porté par la demande de patients qui préfèrent souvent une pilule à un régime.
Un effet yo-yo quasi assuré
Il est vrai que les chiffres peuvent faire tourner la tête : 64 milliards de dollars de chiffre d’affaires en 2025, 170 milliards attendus en 2030. Du fait de leurs effets sur la satiété, l’industrie agroalimentaire, craignant un impact négatif sur ses ventes, choisit pragmatiquement d’en profiter aussi. Le géant mondial de l’alimentation, Nestlé, lance, en 2024, une gamme « Vital Pursuit » censée être adaptée aux utilisateurs de GLP-1. Les laboratoires promettent une perte de 20 %. En fait, les méta-analyses indépendantes observent plutôt une perte aiguë entre 5 et 10,6 % (2). En revanche, après l’arrêt du traitement, les résultats sont sans appel : une reprise de 50 à 80 % du poids perdu après un an, jusqu’à 100 % après deux ans (3 & 4). Retour à la case départ ? Non, car c’est plus grave encore. Il s’avère qu’en moyenne 40 % du poids perdu n’est pas de la graisse mais du muscle (5).
Or la masse musculaire est celle qui consomme le plus de calories et dont le manque est l’une des causes principales du surpoids. Résultat : le problème est aggravé et la résistance aux autres interventions possibles pour améliorer la composition corporelle augmente, avec le coût financier que cela implique. Ce sont les seniors les plus touchés. Déjà confrontés à une perte musculaire d’environ 1 % par an, ils voient leur mobilité chuter rapidement. Aux États-Unis, 65 % d’entre eux ont arrêté le traitement.
Des risques réels pour la santé
À cet échec se greffe une liste impressionnante d’effets secondaires : bouche sèche, inflammation des gencives, vomissements, toux chronique, perte de cheveux. Sans oublier les complications lourdes : aggravation des neuropathies optiques (jusqu’à la cécité) chez le diabétique (6), DMLA, calculs biliaires, pancréatites – un risque encore débattu, car si plusieurs études montrent une augmentation de 30 à 40 %, d’autres non (7 & 8) –, idées suicidaires en hausse (de 2,25 à 14,7 selon les évaluations), dépressions, automutilations, complications de grossesses…
Une vaste étude menée pendant dix ans sur 195 702 personnes met en évidence une augmentation du risque de cancers associée à ces traitements (+ 6,6 % chez les femmes, + 2,2 % chez les hommes), celle du risque de cancer de la thyroïde étant la plus inquiétante car multipliée par trois d’après certaines études (9 à 12). Tandis que les promesses avancées, comme la réduction des maladies d’Alzheimer ou de Parkinson se sont révélées fausses. Quant aux procédures judiciaires, notamment pour des cas de cécité outre-Atlantique et pour des pancréatites au Royaume-Uni, elles commencent à se multiplier.
Faux logos et influenceurs
Même si, en France, les autorités de santé se sont montrées plus réservées que dans beaucoup d’autres pays, comme les États-Unis, et ont cherché à mieux encadrer la prescription. Mais dans les faits, de nombreux patients se procurent des analogues du GLP-1 sans ordonnance sur Internet, via des sites frauduleux arborant des logos qui font sérieux, comme Swissmedic. Ces pharmacies fantômes, hébergées hors Union européenne, proposent le plus souvent des produits contrefaits ou mal dosés, promus par des influenceurs, fictifs ou rémunérés, qui les présentent comme des compléments minceur. Plusieurs agences sanitaires européennes ont alerté sur ces circuits parallèles, difficiles à réguler, qui court-circuitent le suivi médical, et les services de police cherchent à bloquer les sites de ventes illégales.
Une autre voie est possible
Au lieu de singer ces pratiques désastreuses, la France et les autres pays feraient bien de développer des approches plus sensées. On ne traite pas une maladie multifactorielle comme le surpoids avec une injection isolée. Il est illusoire de vouloir faire l’économie d’un accompagnement global sur la durée, qui consiste à agir, en premier lieu, sur la qualité de l’alimentation et la correction des carences aux effets non négligeables. Ainsi, celle en magnésium augmente l’appétit et réduit la capacité de transformer les calories en énergie, ce qui signifie autant de calories non brûlées qui s’accumulent à la fois dans le tissu adipeux et le foie. Quant à la carence en zinc, qui touche 100 % des seniors, elle empêche les muscles de se reconstituer.
Entre autres prérequis, il faut ajouter la lutte contre l’inflammation chronique qui détricote les fibres musculaires, la pratique d’une activité physique quotidienne, la gestion du stress – celui-ci attise l’appétence pour le sucre omniprésent dans la malbouffe –, favoriser un meilleur sommeil durant lequel se répare l’inflammation et se multiplient les mitochondries (centrales énergétiques) – pour que ce qui est brûlé ne s’entasse pas. Les comportements alimentaires étant nettement plus pulsionnels que rationnels, il est aussi illusoire de ne compter que sur la volonté de l’individu sans assainir son environnement alimentaire.
C’est ici que les politiques publiques jouent un rôle clé pour rendre plus accessibles les produits frais et doubler la TVA des aliments ultratransformés. L’augmentation des prix est une technique qui a permis, par exemple, de diminuer le tabagisme, de même que l’interdiction de la publicité ciblant les enfants à la télévision, sur Internet et les réseaux sociaux, comme l’a fait le Royaume-Uni. À défaut, les analogues du GLP-1 pourraient rejoindre la longue liste des solutions miracles qui se sont avérées, avec le temps, des catastrophes sanitaires.