La Petite Ferme : comment Pascaline Loquet repense l'agriculture, un geste après l'autre

Passclaine Loquet, 41 ans, s'est reconvertie il y a cinq ans dans l'agriculture, à sa façon. - © Jérémy Lempin

Publié le par Florence Santrot

À première vue, La Petite Ferme, à Coulanges-lès-Nevers, porte bien son nom. Une trentaine d’hectares, quelques parcelles de petits fruits en biologique sur 4 000 m2, un troupeau de 150 brebis, des haies qui repoussent, un point d’eau, un chien qui file entre les rangs. Mais derrière cette apparente simplicité se joue une transition agricole intense, presque radicale, portée par Pascaline Loquet, ingénieure agronome devenue agricultrice “par alignement des planètes”. Installée depuis 2020 près de Nevers, elle explore chaque jour ce que veut dire produire autrement : plus sobre, plus autonome, plus enraciné dans le vivant.

“On part souvent avec des conseils, mais je me suis aperçue que c’est surtout la pratique qui forge vraiment notre vision”, dit-elle. Après dix ans à accompagner les agriculteurs normands sur la biodiversité et les pratiques agroécologiques, elle a senti qu’elle arrivait “au bout d’un cycle”. Une mutation de son mari dans la Nièvre, une opportunité de terrain, et l’évidence s’est imposée : passer de la théorie aux sillons. On est alors en 2020.

Inventer une ferme à son image, sans recette toute faite

Pascaline n’avait pas de modèle familial auquel se raccrocher. Elle n’avait pas non plus de scénario précis. L’installation a été un saut, assumé, préparé, mais sans plan figé. “Un patron m’avait dit : ‘Pascaline, ta carte blanche du monde, ça ne t’arrivera pas.’ J’ai toujours travaillé avec cette conscience-là. Là, c’était à moi de jouer”, raconte-t-elle.

Elle pense d’abord se consacrer exclusivement à l’élevage ovin. Plus maniable que les bovins, moins coûteux à l’installation. “Quand on part de zéro en bovin, c’est un budget. Un mouton, c’est 200 euros. Une vache, 2 000.” Mais très vite, un constat : pour sécuriser son revenu, il lui faut diversifier. Et la voilà qui plante fraisiers, framboisiers, groseilliers, cassissiers… avant de renoncer aux kiwis, “un échec cuisant”, avoue-t-elle.

Deux fraises mûres accrochées à la plante parmi des feuilles vertes et des fruits immatures.
Pour compléter sa production de viande ovine, Pascaline Loquet a aussi planté des fruits rouges, comme ici des fraises. © Jérémy Lempin / WD

Des années qui se suivent mais ne se ressemblent pas

Rien n’est linéaire. Chaque année bouscule le plan d’entreprise initial. Les sécheresses, les coups de chaud – ou de froid –, les pluies trop abondantes ou pas assez, les maladies, les parasites, les pannes mécaniques… “Le métier est hyper ingrat par rapport aux heures que vous faites et les aléas que vous prenez sans aucune maîtrise. Malgré le boulot que vous avez fait, vous ne récoltez pas toujours le fruit. Ça, c’est raide.”

Du végétal à l’animal, les défis sont constants. Et parfois, ils surprennent : “J’ai découvert que le mouton, c’est hyper technique, plus que le bovin. C’est très fragile.” Sur les agneaux : “Si vous vous loupez, ça fait 5-6 kg qui auraient pu en faire 40. Il faut voir tout de suite ce qui ne va pas.” Dans cette vie où rien n’est jamais acquis, elle cherche, teste, ajuste : paillages différents, variétés adaptées au climat nivernais, arbres en rangs fruitiers, rotations, séchage, pratiques de prévention en bio. “Aujourd’hui, si on n’innove pas, si on ne cherche pas le pourquoi du comment, on est mort.”

Personne ouvrant une barrière dans un champ avec un chien noir et blanc à ses pieds
Pascaline Loquet et son chien © Jérémy Lempin / WD

Vivre au rythme du vivant, sans jamais de pause

À La Petite Ferme, il n’y a pas de “basse saison”. Pascaline en sourit, mais l’épuisement affleure. “Je n’ai jamais de période creuse”, pointe-t-elle. Le cycle est implacable : agnelages, soins, tailles, récoltes, marchés, vendanges du raisin de table, transformations. Le tout, seule, avec son mari et deux enfants pour seuls renforts ponctuels. “C’est vrai que ce sont de vrais sacrifices familiaux. Les enfants me font remarquer que je ne suis pas toujours très présente.” Les congés ? “Une semaine en été, cinq jours en fin d’année.”


Et pourtant, elle ne se plaint pas. Parce que l’autonomie lui offre une liberté introuvable ailleurs : “Si j’ai envie, à 16 heures, de dire c’est fini basta, c’est fini basta.” Une liberté relative, surveillée par la météo, les bêtes, la saison, mais une liberté tout de même. Dans cette équation déjà complexe, il faut ajouter l’atelier de transformation : découpe, conditionnement, commandes. Une charge supplémentaire, mais précieuse. “Si le chef d’un restaurant me dit ‘je veux des saucisses de tel grammage’, je peux. J’ai la maîtrise de bout en bout.”

S’ancrer dans un territoire sans en être originaire

Pascaline Loquet n’est pas née dans la Nièvre. Et s’intégrer demande du temps. “Quand on regarde, il y a beaucoup de non-Nivernais. On se retrouve assez souvent entre non-Nivernais”, observe-t-elle avec franchise. Pour les relations professionnelles, en revanche, aucun frein. “On se dépanne entre voisins agriculteurs en cas de besoin.”

Sa relation avec les restaurateurs locaux illustre cet ancrage progressif. À 8 kilomètres de là, le restaurant Cinquante-Huit à Nevers, pionnier du local, est l’un de ses partenaires. “Quand ils veulent savoir comment je travaille tel ou tel produit, ils n’ont qu’à venir à la ferme. Moi, je montre tout, je ne cache rien.” Elle organise même des visites pour le grand public. La confiance se construit, et la ferme trouve son équilibre entre vente directe et quelques chefs engagés.

Quatre bottes de foin dans un champ bordé d’arbres sous un ciel nuageux
Pascaline Loquet a su s'insérer dans un territoire, la Nièvre. © Jérémy Lempin / WD

Faire face aux chocs du réel

L’agriculture n’est jamais un long fleuve tranquille. Mais certains événements frappent plus fort. Au printemps dernier, son troupeau a subi une attaque. “La piste du loup ne peut être écartée. Trois brebis sont mortes, six ont été blessées. Elles étaient en fin de gestation… Et les agneaux qui devaient naître ne sont pas remboursés.”

Elle cherche ses mots : “On n’élève pas les animaux pour les voir égorger.” Et en même temps, elle tente de garder une forme de lucidité écologique. “S’il prélevait une brebis et s’en allait, ce serait la nature. Mais ce n’est pas le cas : comme un renard dans un poulailler, il tue au maximum.”

Deux agneaux dans un pré verdoyant parsemé de petites fleurs jaunes.
Pascaline Loquet a opté pour la race de brebis locale, le Mouton Charollais. © Jérémy Lempin / WD

Ces épisodes questionnent, mais ne la découragent pas. Ils renforcent même sa conviction qu’il faut produire différemment, avec des systèmes plus résilients, plus diversifiés, plus respectueux du vivant.

Défaire vingt ans d’enseignement et réapprendre le vivant

Lorsqu’elle repense à son école d’agronomie, elle est mi-amusée, mi-désabusée. “L’agronomie qu’on nous apprenait… c’était encore productiviste. Mettre de l’engrais microdispersé, c’était génial. On avait des commerciaux qui venaient faire cours. Quand on y repense, on se dit : waouh.” Ce qu’elle pratique aujourd’hui ? L’inverse.

Trois poules de différentes couleurs picorent dans l'herbe près d'un arbre.
© Jérémy Lempin / WD

Des systèmes sobres en intrants, des variétés rustiques, des sols laissés vivants, des arbres pour structurer l’écosystème, une vigilance permanente au climat et aux cycles naturels. Une agriculture “fine”, qui demande de l’observation, de l’humilité et une capacité de remise en question permanente. “J’expérimente. Je change de variétés. Je mets des arbres. J’essaie un paillage, puis un autre. Chaque année, on teste de nouvelles choses.” Elle apprend aussi des autres : “Sur la fraise bio, j’ai appris beaucoup plus par Facebook, dans un groupe de producteurs, qu’en quatre ans sur le terrain ou avec d’autres agriculteurs du coin. C’est hyper riche.”

Une ferme modeste, une vision immense

La Petite Ferme n’a pas vocation à grandir démesurément. Son ambition est ailleurs : autonomie, sobriété, cohérence. “On parle d’exploitation, mais pour moi c’est un milieu vivant dans lequel je m’insère.” Les haies repoussent. Les châtaigniers grandissent. Les fruitiers anciens commencent à donner. Le sol respire. Les moutons pâturent en rotation. Les saisons dictent le tempo. La vente directe crée du lien. Pascaline avance, patiemment, sans certitude mais avec une confiance tranquille dans le vivant – et dans sa propre capacité à composer avec lui.

Après cinq années d’installation, elle tire un constat lucide : “Je gagne moins que ce que je gagnais avant, mais je sors quand même un salaire.” Et surtout, une satisfaction profonde : être exactement là où elle doit être. Une ferme modeste, peut-être. Mais une ferme qui donne un avant-goût de ce que pourrait devenir l’agriculture française si elle se laissait inspirer par des trajectoires comme celle-ci : ancrées, créatives, sensibles, résilientes.

On parle d’exploitation, mais pour moi c’est un milieu vivant dans lequel je m’insère.

Femme souriante, Pascaline Loquet, devant un troupeau de moutons dans un champ verdoyant.

Pascaline Loquet

Agricultrice dans la Nièvre

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