Quatre mètres en un mois. Entre la mi-juin et la mi-juillet, le glacier du Rhône, dans le sud de la Suisse, s’est aminci de l’équivalent de la hauteur d’une maison. Au point de mesure suivi par le réseau suisse GLAMOS (Glacier Monitoring Switzerland), la glace a fondu au rythme moyen d’environ dix centimètres par jour. Lors d’un relevé effectué deux semaines après sa précédente visite, le glaciologue Matthias Huss constatait une perte supplémentaire de 1,40 mètre. La fonte est telle que les longues tiges métalliques enfoncées dans la glace pour effectuer les relevés doivent être remplacées plus tôt que prévu. Certaines mesurent huit mètres, soit l’ablation habituellement observée en une année à cet endroit. Désormais, les instruments risquent de se retrouver à l’air libre avant la fin de la saison.
Les conditions étaient défavorables avant même les premières canicules. L’hiver 2025-2026 a apporté peu de neige sur une partie des Alpes suisses. Or cette couverture hivernale joue un double rôle : elle isole la glace de l’air chaud et renvoie une grande partie du rayonnement solaire grâce à sa couleur claire. Une fois la neige disparue, la glace plus sombre absorbe davantage d’énergie et fond beaucoup plus rapidement.
Une protection neigeuse disparue trop tôt
Le 29 juin, le réseau GLAMOS a ainsi situé le “jour du recul des glaciers”, ou Glacier Loss Day. Cet indicateur correspond au moment où la réserve de neige accumulée pendant l’hiver est consommée et où la fonte commence à entamer directement la glace ancienne. Ce seuil n’avait été franchi plus tôt qu’en 2022, de trois jours seulement. Il intervient normalement plusieurs semaines plus tard dans la saison.
“La période climatique que nous vivons n’a rien de banal, on est dans l’extraordinaire”, observe Jean-Baptiste Bosson, glaciologue et fondateur de l’association Marge Sauvage, pour Outside.fr. Les chaleurs de mai et juin ont précipité la disparition de la neige protectrice, exposant la glace à un moment où elle aurait encore dû être en grande partie recouverte.
Une année proche du record de 2022
Le bilan définitif de 2026 ne pourra être établi qu’à l’automne. Mais à la fin juin, Matthias Huss, directeur du Glamos, estimait déjà que la situation se rapprochait de celle de 2022, année pendant laquelle les glaciers suisses avaient perdu 5,9 % de leur volume. Le répit relatif des années suivantes n’a pas inversé la tendance : une nouvelle perte de 3 % a encore été enregistrée en 2025. Au total, depuis 2015, environ un quart du volume des glaciers suisses a disparu. Et la tendance est assez similaire dans d’autres régions de l’arc alpin, comme en France ou en Italie par exemple.
En 2026, la succession des épisodes chauds n’a fait qu’aggraver le déficit initial. Juin a été le mois de juin le plus chaud jamais mesuré en Europe occidentale, avec une température moyenne supérieure de 3,06 °C à la normale 1991-2020. Pendant les deux semaines de canicule de juin, environ 400 mètres cubes d’eau se sont écoulés chaque seconde des glaciers suisses, selon Matthias Huss. De quoi remplir une piscine olympique toutes les six secondes. Jour et nuit.
Ce débit spectaculaire ne doit pas être interprété comme une abondance durable. Il traduit la liquidation accélérée d’une réserve constituée au fil des décennies, voire des siècles. La pluie ou un rafraîchissement ponctuel peuvent ralentir la fonte, et une chute de neige estivale restaurer temporairement une surface réfléchissante. Mais quelques journées maussades ne suffisent plus à rétablir un bilan annuel déjà lourdement déficitaire. Or, cette fonte des glaces va ensuite alimenter les grands fleuves d’Europe. On estime ainsi que cela représente 1 à 2 % du débit annuel du Rhône… mais que cela peut monter jusqu’à 10 % au plus haut de l’été.
La glace attaquée par-dessus et par-dessous
Sur le glacier du Rhône, comme ailleurs, la transformation ne se produit pas uniquement en surface. Les eaux de fonte circulent également sous la glace, où elles creusent des galeries et des cavités. Lorsque leur voûte devient trop mince, celles-ci peuvent s’effondrer et former de larges dépressions.
“Ces dernières années, nous observons de plus en plus souvent que les glaciers fondent par-dessous, en plus de fondre par-dessus”, explique Matthias Huss. Ces cavités fragilisent localement la structure et accélèrent la désagrégation des langues glaciaires. Sur la partie basse du glacier du Rhône qu’il surveille, le chercheur estime que la glace pourrait avoir disparu d’ici cinq à dix ans. Le glacier ne s’effacera pas entièrement à cette échéance : il subsistera plus haut, vers le massif du Dammastock, où les températures restent plus basses et les précipitations neigeuses plus abondantes.
Le recul des glaciers modifie aussi les itinéraires de haute montagne et déstabilise progressivement les parois alentour. La disparition de la glace et le dégel du permafrost peuvent libérer des roches jusque-là maintenues par le froid, tandis que l’apparition de lacs et de nouvelles zones instables oblige les guides et les collectivités à réévaluer les accès.
De Chamonix à la Vallée d’Aoste
Les Alpes françaises suivent la même trajectoire. Dans la vallée de Chamonix, le glacier des Bossons, qui atteignait encore le fond de la vallée dans les années 1980, montre cet été d’importants écoulements d’eau de fonte. À la Mer de Glace, la transformation se mesure sur une période plus longue : le glacier a reculé d’environ deux kilomètres en 140 ans et perdu 220 mètres d’épaisseur au niveau du Montenvers, dont une centaine au cours des trente dernières années.
Actuellement, la montée au Mont-Blanc est des plus périlleuses, au point que la grande majorité des guides ne veut plus y emmener de clients. La voie classique, qui passe par la voie les 3 Monts, est parsemée de crevasses et de séracs rendant le parcours périlleux. Le couloir du Goûter, surnommé “couloir de la mort” et par où passe la voie royale, n’a jamais aussi bien porté son nom que ces dernières jours. Il enregistre des chutes de pierres majeures et la disparition des équipements de sécurité, emportés par ces éboulements.
De l’autre côté de la frontière, les relevés réalisés en Vallée d’Aoste placent également 2026 parmi les années les plus défavorables. Sur le glacier du Rutor, l’ARPA régionale a mesuré une fonte supérieure de 148 % à la moyenne des vingt dernières années, selon les données rapportées début août par La Stampa. Autrement dit, la fonte observée atteint environ deux fois et demie la valeur moyenne.
Ces situations ne sont pas strictement comparables : les glaciers n’ont ni la même altitude, ni la même exposition, ni la même couverture de débris. Mais ils réagissent tous à la combinaison désormais récurrente d’un enneigement insuffisant, d’une fonte précoce et de vagues de chaleur plus longues.
Après l’abondance, le manque d’eau
À court terme, la fonte soutient les débits estivaux. Lors des sécheresses nivales de 2022 et 2023, les glaciers ont ainsi compensé une partie du manque de neige dans les bassins de la Dora Baltea, en Vallée d’Aoste, et de l’Adda, en Lombardie. Leur contribution aux écoulements estivaux a parfois doublé ou triplé par rapport aux conditions habituelles. En Vallée d’Aoste, elle a atteint jusqu’à 75 % en 2022.
Mais ce secours n’aura qu’un temps : il possède une date de péremption. À mesure que le volume de glace diminue, les glaciers perdent leur capacité à restituer de l’eau pendant les périodes les plus chaudes et les plus sèches. Les conséquences concerneront les écosystèmes aquatiques, l’agriculture, l’eau potable et la production hydroélectrique. Elles ne prendront pas partout la même ampleur, mais commenceront bien avant la disparition complète des glaciers.
Ce qui fond cet été n’est donc pas seulement un décor emblématique des Alpes. C’est une réserve hydrologique qui amortissait jusqu’ici le manque de neige et de pluie. En 2026, les glaciers fournissent encore beaucoup d’eau. Jusqu’au moment où ils ne pourront plus le faire.