“Une personne meurt chaque minute de la chaleur extrême.” La phrase claque. Elle vient de Kathy Baughman McLeod, CEO de HERA, sur la scène de ChangeNOW 2026. Et elle résume, à elle seule, l’un des grands paradoxes climatiques : le risque le plus meurtrier est aussi le plus invisible. Dans la salle, le silence se fait. Car derrière cette statistique, il y a des vies – comme celle de Gitaben Rawal. Cette travailleuse informelle en Inde est contrainte de travailler à 49°C pour livrer de lourds paquets de tissus qu’elle porte sur sa tête. Sous ces températures extrêmes, elle s’effondre, se blesse, abîme son ballot et doit s’endetter – auprès d’usuriers – pour, à la fois se soigner et dédommager le propriétaire des textiles. Elle sombre ainsi dans une spirale économique dont elle mettra des années à sortir.
L’adaptation, ici, n’a rien d’abstrait. Elle devient une question de survie immédiate, mais aussi de justice sociale. “Plus d’un milliard de femmes sont exposées à la chaleur extrême”, rappelle Kathy Baughman McLeod. Et ce sont elles qui réinjectent jusqu’à 90 % de leurs revenus dans leurs communautés. Autrement dit : adapter, c’est aussi stabiliser des sociétés entières. Parmi les réponses apportées par Hera, des prêts financiers et une assurance taillés justement pour ces femmes dans le besoin à travers le programme Women Climate Shock Insurance (WCSI).
De la vulnérabilité au coût de l’inaction
Longtemps, l’adaptation a été pensée comme une réponse tardive, presque résignée, face à un climat qui déraille. Une forme de plan B. La table ronde de ChangeNOW renverse cette logique. “Le vrai sujet, c’est le coût de l’inaction”, insiste Rémy Estran-Fraioli, CEO de Scientific Climate Ratings. Sa grille de lecture est limpide. Tout d’abord, identifier les risques climatiques (inondations, chaleur, tempêtes). Puis évaluer leur impact financier et comparer ce coût avec celui des solutions. Dernière étape : arbitrer. De la sorte, l’adaptation devient une décision d’investissement.
Ce basculement est crucial. Car tant que le climat reste une externalité, il reste secondaire. Mais dès qu’il entre dans les modèles financiers – revenus, coûts, flux de trésorerie – il devient central. Et donc finançable.
L’adaptation, nouvel eldorado financier ?
“Chaque dollar investi dans l’adaptation peut générer jusqu’à dix dollars de retour.” Le chiffre circule depuis des années. Mais Oxana Meggle, du World Bank Group, veut aller plus loin : démontrer concrètement, secteur par secteur, que ce retour existe.
Routes, eau, énergie, infrastructures… l’adaptation n’est plus seulement une dépense publique. Elle devient un marché. Le problème ? 90 % des financements restent aujourd’hui publics, rappelle Oxana Meggle. Et les bénéfices, eux, sont souvent collectifs, diffus, difficiles à capter.
D’où l’enjeu : inventer des modèles hybrides, capables d’attirer les capitaux privés. Finance innovante, infrastructures naturelles, mécanismes assurantiels… Les solutions existent déjà. Le défi, désormais, est de les déployer à grande échelle.
Santé, assurance : quand les systèmes vacillent
L’adaptation ne concerne pas seulement les infrastructures. Elle touche les systèmes eux-mêmes. Chez Sanofi, géant de l’industrie pharamaceutique, le constat est brutal, explique Sandrine Bouttier-Stref : le changement climatique fragilise déjà les systèmes de santé. “Dans les vingt prochaines années, 15 millions de décès supplémentaires pourraient être liés aux impacts environnementaux”, souligne-t-elle.
Chaleur, pollution, maladies respiratoires, logistique des médicaments sensibles… tout vacille. Même la chaîne du froid devient incertaine. L’adaptation, ici, prend une forme très concrète : repenser les soins à domicile, digitaliser le suivi des patients, anticiper les ruptures logistiques. Moins de déplacements, moins d’émissions, mais aussi plus de résilience. Même logique du côté de AXA, avec Martin Powell, Directeur du Développement durable Groupe : sans assurance, pas d’investissement. Sans gestion du risque, pas d’économie viable. L’adaptation devient donc un pilier de la stabilité financière.
Et de pointer le rôle crucial des villes dans l’adaptation : “La plupart des grandes municipalités ont maintenant un ou une responsable de la résilience, pour adapter l’urbanisme aux effets du dérèglement climatique. Les États, eux, ne savent pas faire cela à l’échelle de tout un pays. Au niveau des villes, l’adaptation est plus compréhensible pour garder les espaces ‘vivables’ et prévenir des coûts majeurs dans les décennies à venir.”
L’innovation ne suffit pas, il faut changer d’échelle
À ChangeNOW, les solutions foisonnent. Start-up, technologies, modèles hybrides. Mais tous les intervenants le reconnaissent : le problème n’est plus l’innovation. “Ce dont nous avons besoin, c’est de scalabilité. Pouvoir passer toutes ces bonnes idées à grande échelle”, insiste Oxana Meggle.
Autrement dit : reproduire, amplifier, standardiser. Passer de l’expérimentation à la norme. Cela suppose un changement plus profond : parler le langage des acteurs. Aux investisseurs, on parle rendement. Aux collectivités, sécurité. Aux citoyens, qualité de vie. L’adaptation devient un projet collectif, transversal, presque politique au sens noble.
Adapter… l’adaptation
In fine, une idée simple émerge : il ne suffit pas d’adapter nos infrastructures ou nos économies. Il faut aussi adapter notre manière de penser l’adaptation. Adapter l’adaptation en somme.
Il convient de sortir du réflexe défensif. Ne plus voir l’adaptation comme un aveu d’échec, mais comme une opportunité de transformation. Car derrière les chiffres, une autre réalité se dessine : des emplois créés, des villes repensées, des systèmes de santé réinventés, des communautés renforcées. L’adaptation n’est pas un renoncement. C’est un déplacement. Et peut-être, finalement, le vrai point de bascule de la transition.