Indubitablement, nous sommes entrés en “polycrise” : évènements climatiques extrêmes, conflits en dehors du droit international, ruptures informatiques mondiales à répétition, risque accru de jours zéro, guerre économique plurielle. Du GIEC à l’OCDE [1], le constat est sans appel : cette polycrise est structurelle ; elle va durer longtemps et s’amplifier. On parle d’ailleurs aussi de “permacrise”, de monde VUCA (volatile, incertain, complexe et ambigu) ou de monde FANI (fragile, anxiogène, non linéaire et incompréhensible). Pourtant, derrière cet apparent concours de créativité en néologismes, les décideurs – économiques, politiques, médiatiques – emploient encore les mots hérités des trente glorieuses, où la crise est d’abord pensée comme une exception.
Par exemple, certains parleront encore de “réchauffement climatique”, comme si le problème n’était qu’une question de moyenne glissante, prévisible. C’est surtout l’écart-type qui nous inquiète : canicules, tempêtes, sécheresse, inondations deviennent plus intenses et plus fréquentes. Dit autrement, dans le monde fluctuant, le long terme vient au présent : ce que le GIEC prévoit en moyenne en 2100 arrive soudainement en 2026. Il serait donc plus correct de parler de “dérèglement climatique”. Et les réponses à apporter à un réchauffement ou à un dérèglement n’ont rien à voir : on ne prévoit plus (par exemple, élever un peu la digue, produire plus d’énergie), on se prépare (par exemple, adapter certains habitats pour qu’ils deviennent amphibies, décentraliser et diversifier la production d’énergie).
Pas une érosion mais une extermination de la biodiversité
De même, on lira encore l’expression “érosion de la biodiversité”, alors que nous avons perdu 70 % des animaux vertébrés sur les continents en 50 ans (1 000 fois plus vite que l’extinction des dinosaures [2]), et que la cause humaine est établie. Comme le suggère Aurélien Barrau, il serait plus juste de parler d’”extermination de la biodiversité” [3]. Si la biodiversité disparaît, ce sont aussi les services écosystémiques indispensables à la vie sur Terre (décomposition des déchets, régénération des sols, filtration de l’eau, de l’air, etc.) qui vont aussi disparaître. Une “érosion” de la biodiversité serait fâcheuse mais non fatale ; “l’extermination” de la biodiversité pose une question existentielle et éminemment politique à la civilisation humaine, et pour laquelle l’agroécologie apparaît comme un levier central à activer urgemment.
Les mots de la plupart des décideurs – politiques, économiques, médiatiques - trahissent leur déni du monde fluctuant. Il ne suffit plus de savoir que les crises sociales, écologiques ou géopolitiques existent ; il est surtout temps pour les décideurs d’endosser le fait scientifique, de prendre connaissance des ordres de grandeurs, et donc d’utiliser les mots adéquats pour qualifier correctement le monde qu’ils prétendent gouverner. Sinon, nous serons collectivement condamnés à rester dans l’idéologie du monde stable, avec des solutions obsolètes et contreproductives dans la tempête.
Articuler sobriété et permacrise
Mais utiliser les mots adéquats ne suffit pas. Il faut aussi les articuler entre eux, c’est-à-dire faire des phrases. Par exemple, dans le culte de la performance actuel, la “sobriété” se réduit trop souvent à un primat à l’efficience énergétique. On fabriquera donc des avions sobres en kérosène… qui créent surtout de nouvelles opportunités (le transport des vêtements de l’ultra fast-fashion en avions-cargos, le surtourisme low cost). Pourquoi cette maladaptation ? La sobriété réduite à de l’efficience fait encore l’hypothèse d’un monde stable et prévisible.
Comment alors articuler sobriété et permacrise ? La sobriété ne doit pas être une contrainte d’entrée, mais un produit de sortie. Par exemple, avec l’économie du tout-réparable, de la fonctionnalité ou de l’usage, on crée des objets robustes souvent peu sobres en matière première à la fabrication ; mais, parce qu’ils sont partageables, réparables et adaptables, ils génèrent de la sobriété, via l’économie de la fonctionnalité et de la coopération, bien plus rentable que l’économie laborieuse de la surproduction. La bascule du monde stable au monde instable nous invite à inverser nos phrases : on n’atténue pas en espérant ensuite s’adapter, on s’adapte pour atténuer : on crée une économie de la robustesse (matérielle, sociale, écologique, économique) qui vit avec les fluctuations, pour produire de la sobriété.
Sécurité, souveraineté, patrie, identité, dette… tout un corpus de mots à revoir
Le monde fluctuant nous invite à requalifier tout le dictionnaire. La sécurité ? Dans le monde stable, c’est une doctrine sécuritaire du contrôle qui, en fin de compte, alimente la paranoïa et l’insécurité ; dans le monde instable, c’est d’abord la viabilité du territoire, qui transforme la sécurité en sérénité pour nourrir la paix civile. La souveraineté ? Dans le monde stable, ce sont les capacités d’exportation au service de la compétitivité ; dans le monde instable, c’est l’autonomie des territoires pour être en mesure de coopérer. N’hésitez pas à pratiquer : patrie, identité, pouvoir d’achat, dette… tout doit être requalifié dans le monde fluctuant.
Nous sommes des “parlêtres” (Jacques Lacan). Notre existence passe par la parole. Aujourd’hui, les mots trahissent les décideurs qui restent coincés dans le fantasme du monde stable (souvent parce qu’ils sont eux-mêmes protégés par l’argent ou le pouvoir). Alors qu’une longue période électorale s’ouvre, écoutons attentivement les mots et les phrases de nos candidats. Le monde fluctuant offre un boulevard politique pour celles et ceux qui endosseront cette nouvelle donne avec pragmatisme. Un appel à construire un projet politique non pas contre, mais avec, les fluctuations. Être robuste, être vivant.
Ce qu'il faut retenir
Une idée forte
Les mots ne décrivent pas seulement le monde : ils orientent nos décisions. Continuer à parler comme avant, c'est continuer à agir comme si rien n'avait changé.
Une urgence
Abandonner le vocabulaire hérité d'un monde stable pour reconnaître la réalité d'un monde désormais marqué par les fluctuations, les incertitudes et les crises durables.
Une piste d'action
Repenser nos politiques à partir de la robustesse plutôt que de la seule performance, en adaptant nos modèles économiques, nos territoires et notre langage à cette nouvelle réalité.