Fibres, soie, coquilles d'œufs… quand le Japon réinvente la matière

Salon avec stand Japan Village, visiteurs et panneau JETRO, ambiance animée et professionnelle. Le Japan Village à Vivatech 2026. - © Florence Santrot

Publié le par Florence Santrot

L'essentiel

  • Matériaux biosourcés Japon : des start-ups japonaises développent des alternatives au polyester, aux plastiques pétrosourcés et aux additifs chimiques à partir de plantes, de soie industrielle, de coquilles d'œufs et de bactéries fermentaires.
  • PlaX (Bioworks) : fibre végétale qui réduit les émissions de CO₂ de 50 à 70 % vs polyester et la consommation d'eau de 90 % vs coton, déjà adoptée par plus de 50 marques japonaises dont The North Face.
  • Shellie (Nexresin) : poudre antibactérienne et déodorante fabriquée à partir de coquilles d'œufs industrielles, intégrable dans plastiques, revêtements et textiles en remplacement d'additifs chimiques de synthèse.
  • Fermelanta : bactéries reprogrammées pour produire des ingrédients naturels (lycopène, alcaloïdes, polyphénols) sans agriculture, 50 fois plus vite et jusqu'à 20 fois moins cher que l'extraction végétale conventionnelle.
  • United Silk : biopolymère soie × PLA applicable au packaging de luxe, aux montures de lunettes et à l'électronique grand public, avec traçabilité d'origine japonaise intégrée.

VivaTech, pavillon japonais, 17 juin 2026. Un entrepreneur en T-shirt tient un fil entre ses doigts. Il ressemble à du polyester mais il est en réalité constitué de plantes. À quelques stands de là, une petite boîte transparente renferme une poudre blanche obtenue en broyant des coquilles d’œufs industrielles. Non loin, une cuve de fermentation capable de produire du lycopène (le pigment rouge de la tomate) sans une seule tomate. Derrière chaque pitch, la même obsession : remplacer le pétrole par le vivant, une molécule après l’autre.

Ce n’est pas un hasard si ces innovations émergent du Japon. Pays sans naphta domestique – un liquide transparent principalement issu du raffinage du pétrole brut, c’est la matière première de toute la pétrochimie mondiale –, l’archipel a développé depuis plusieurs décennies une culture de la substitution biosourcée que la contrainte a rendue pragmatique. Ce que ces start-ups apportent en Europe à l’occasion de Vivatech, c’est moins un catalogue d’inventions qu’une réponse industrielle mature à une dépendance que l’Union européenne partage, et que le Green Deal contraint désormais à résoudre.

PlaX : en finir avec le polyester

Gros plan sur une texture de tissu blanc tissé avec des fils entrecroisés.
Zoom sur la fibre biosourcée PlaX du japonais Bioworks. © Bioworks

La start-up Bioworks, basée à Kyoto, est peut-être la plus avancée dans cette logique de substitution directe. Son produit phare, PlaX, est une fibre 100 % végétale conçue pour remplacer le polyester dans les vêtements grand public. Une nécessité quand on connaît les chiffres du marché : l’industrie textile est responsable d’environ 1,2 milliard de tonnes d’émissions de gaz à effet de serre par an, soit la deuxième industrie la plus polluante au monde (source : Fondation Ellen MacArthur, 2017). Elle rejette par ailleurs quelque 500 000 tonnes de microplastiques dans les océans chaque année, et consomme autant d’eau que 5 millions de personnes.

Face à ces chiffres, PlaX annonce une réduction des émissions de CO₂ de 50 à 70 % par rapport au polyester conventionnel (5,29 kg CO₂e par kg de fibre contre 8,97 kg pour le polyester), et une consommation d’eau diminuée de 90 % par rapport au coton. La fibre présente également des propriétés antibactériennes et anti-odeurs naturelles, testées sur plusieurs bactéries, dont le Staphylococcus doré, avec des taux de réduction atteignant 99 % pour certains composés malodorants.

En janvier 2026, Bioworks, qui collabore déjà avec plus de 50 marques de mode au Japon, dont The North Face, a été sélectionnée parmi les 13 entreprises retenues sur plus de 1 000 candidats pour intégrer le programme L’AcceleratOR de L’Oréal, un accélérateur d’innovation durable doté de 100 millions d’euros. Un tremplin qui va encore renforcer le passage à l’échelle de la société et lui permettre, peut-être de répondre aux engagements de grands groupes textiles. H&M, Hugo Boss, Lacoste, Patagonia ou Inditex ont tous pris des engagements publics pour supprimer ou réduire drastiquement leur usage de polyester vierge d’ici 2025 à 2030. La demande est là. L’offre, elle, commence à exister.

Shellie : quand les coquilles d’œufs remplacent les additifs chimiques

Coquilles d'œufs cassées en gros plan, dispersées sur une surface grise.
Partir de coquilles d'oeufs pour créer une résine de bio-calcium, c'est le pari de Nexresin. © Ramadhan / stock.adobe.com

Nexresin, fondée en 2022 à Tokyo, part d’un constat simple et radical : il existe aujourd’hui plus de 350 000 substances chimiques synthétiques en circulation dans le monde, et la pollution chimique a d’ores et déjà dépassé les limites planétaires définies comme sûres pour les écosystèmes. Sa réponse s’appelle Shellie : une poudre obtenue à partir de coquilles d’œufs industrielles, un déchet abondant et gratuit, transformée par un procédé de traitement de surface en un matériau fonctionnel aux propriétés antibactériennes, anti-rouille, déodorantes et résistantes aux UV.

L’ambition affichée est résumée dans une formule : “Fonctionnel, pas seulement écologique”. Nexresin ne vend pas un produit plus vertueux, elle affire vendre un produit meilleur, qui se trouve aussi à ne pas dépendre du pétrole. Les trois lignes commerciales couvrent des masterbatchs (forme concentrée de colorants et d'additifs) antibactériens incorporables dans les plastiques industriels, des revêtements anti-rouille et UV pour les surfaces, et un textile déodorisant. Les performances sont testées en conditions industrielles : réduction des odeurs de transpiration de 98 %, des odeurs de pied de 99 %, sur un mélange % Shellie / 70 % coton. Les partenaires industriels avec de grands groupes japonais – Denso, Daikin, TOTO, avec Mitsubishi Chemical et l’Université de Tokyo en support technique – donnent une indication du niveau de maturité déjà atteint.

Fermelanta : la bactérie comme nouvelle ferme

Le saviez-vous, il faut environ 100 000 tomates pour produire un kilogramme de lycopène, le pigment rouge naturel aux propriétés antioxydantes très recherché en cosmétique et en nutrition ? Fermelanta, start-up japonaise également présente à Viva Technologies 2026, propose “d’obtenir la même quantité en quelques jours, à partir d’une cuve de fermentation et de sucre”, affirme Lucas Mixich, docteur en bioingénierie et responsable du développement international de Fermelanta. Le principe : des bactéries génétiquement reprogrammées pour synthétiser des molécules végétales complexes (alcaloïdes, caroténoïdes, polyphénols, terpénoïdes…) sans sol, sans pesticides, sans chaîne d’approvisionnement fragile. Rien de miraculeux mais des recherches scientifiques poussées : ses fondateurs sont diplômés des Université de Tohoku et de Tokyo, avec 6 publications dans le groupe Nature.

Selon les données présentées par l’ingénieur, le procédé permettrait de réduire les délais de production par un facteur 50, les coûts par un facteur 2 à 20, et les émissions de CO₂ par un facteur 60 par rapport aux méthodes d’extraction conventionnelles. Avec ses cuves de 3 000 litres, Fermelanta cible la pharmacie, la cosmétique, les arômes alimentaires, etc. L’éventail des débouchés est vaste.

United Silk : quand la soie devient plateforme industrielle

Cocons de soie blancs empilés, texture douce et brillante, lumière naturelle.
Des cocons de soie qui n'attendent plus qu'à être filés. © Angkana / adobe.stock.com

United Silk a été fondée il y a dix ans, et présente à VivaTech 2026 un bilan solide tout comme une ambition mondiale. Sa matière première, c’est la soie… mais pas celle qu’on imagine. L’entreprise ne vend pas du tissu ; elle a industrialisé toute la chaîne de transformation du ver à soie jusqu’au polymère utilisable par l’industrie : du cocon à la poudre de soie, de la poudre au silk polymer, intégré dans une plateforme matière baptisée Tokyo Green Silk. Trois usines et un hub d’innovation au Japon contrôlent l’intégralité du processus, avec des partenariats de recherche liant l’Organisation nationale de recherche agronomique et alimentaire et l’Université de Tokyo d’Agriculture et de Technologie.

L’originalité de la démarche est dans ses débouchés : United Silk ne cible pas le textile traditionnel, mais quatre marchés à haute valeur ajoutée, à savoir la beauté et luxe, l’électronique grand public, l’alimentation et santé. Concrètement, le biopolymère soie x PLA (acide polylactique) permet de fabriquer des emballages premium biodégradables, des montures de lunettes, des coques de téléphone ou encore des écouteurs intraauriculaires. La traçabilité d’origine japonaise est intégrée à l’offre, argument de poids pour les marques de luxe européennes soumises à une pression croissante sur la transparence de leurs approvisionnements.

Dix ans, c’est aussi le temps qu’il aura fallu pour rendre la sériculture industrielle (élevage des vers à soie) viable à grande échelle. United Silk a été sélectionnée par Google for Startups en 2023, et est régulièrement présent au salon américain CES à Las Vegas, à VivaTech en France et au Slush à Helsinki (Finlande).

Des signaux forts, pas encore une révolution à l’échelle

Ces solutions sont encore loin de l'échelle industrielle. Mais elles arrivent avec quelque chose que les alternatives européennes n'ont pas toujours : des clients réels, des partenaires industriels crédibles, et des années de test derrière elles. D'autres acteurs du même pavillon, comme Miibio – qui s'attaque à la production biosourcée des chimiques de base indispensables aux semi-conducteurs – indiquent que le mouvement dépasse largement le textile. L'Europe a construit le cadre réglementaire (Green Deal, REACH, objectifs Scope 3). Il lui manque encore une partie de l'offre. Ces start-ups sont venues à Paris la lui proposer.

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