La souveraineté européenne est souvent pensée en termes de défense, de frontières ou d’indépendance industrielle. Mais sur la scène de ChangeNOW 2026, début avril, le mot change de densité. Il devient presque organique. Lié aux ressources, à l’énergie, aux capacités d’adaptation.
Dès les premières minutes de la table ronde dédiée au sujet, Sandrine Dixson-Declève, présidente d’honneur du Club de Rome, présidente de l’initiative Earth4All et fondatrice du System Transformation Hub, pose le cadre : "Nous faisons face à une crise systémique. Pas seulement climatique, pas seulement économique, pas seulement sociale." Une crise qui, précisément, empêche de penser la souveraineté comme un bloc autonome. Car tout est imbriqué.
La souveraineté comme dépendance assumée
L’Europe, rappelle-t-elle, s’est construite dans une illusion : celle d’un accès illimité à des ressources bon marché, souvent importées. Une dépendance énergétique d’abord – dont la guerre en Ukraine a brutalement révélé la fragilité – mais aussi matérielle et alimentaire.
"L’Europe est l’une des régions les plus dépendantes au monde", insiste-t-elle. Une affirmation qui déplace le regard. Être souverain ne signifie plus produire seul, mais réduire ses vulnérabilités systémiques.
Dans cette perspective, l’écologie n’est plus un supplément d’âme, elle devient une stratégie. Moins dépendre des énergies fossiles, relocaliser certaines productions, repenser les chaînes de valeur : autant de leviers pour reprendre la main.
L’énergie, nerf de la souveraineté
Pour Julia Maris, directrice générale adjointe et secrétaire générale d’ENGIE, une chose est certaine : "l’énergie est au cœur de la souveraineté." Derrière cette évidence, une réalité industrielle : sans maîtrise de son énergie, aucun territoire ne peut garantir sa stabilité économique.
Mais cette souveraineté énergétique ne peut plus reposer sur les modèles du passé. "Nous devons accélérer la transition tout en garantissant la sécurité d’approvisionnement." Tout l’enjeu est là : transformer sans fragiliser.
Cela suppose d’investir massivement dans les renouvelables, mais aussi dans les infrastructures, les réseaux, le stockage. Et surtout, de penser l’énergie à l’échelle européenne, et non nationale. Car la souveraineté, ici, est collective ou n’est pas.
Une jeunesse européenne en demande de cohérence
La voix la plus incisive vient peut-être de Agata Meysner, cofondatrice de Generation Climate Europe. Elle ne parle pas de stratégie, mais de crédibilité. "Les jeunes réclament de la cohérence., lance-t-elle.
Car pour une partie de la jeunesse européenne, le discours sur la souveraineté sonne creux s’il n’est pas aligné avec les engagements climatiques. Continuer à subventionner les énergies fossiles tout en parlant d’autonomie ? Un non-sens.
Elle insiste : "La politique climatique n’est pas distincte de la politique économique. Elle EST la politique économique." Une phrase clé, qui résume à elle seule le basculement en cours.
Repenser la prospérité européenne
Au fond, la table ronde esquisse une redéfinition plus profonde. Celle de la prospérité elle-même. Peut-on encore parler de puissance sans intégrer les limites planétaires ? Peut-on être souverain dans un monde instable écologiquement ?
Sandrine Dixson-Declève appelle à sortir d’un modèle basé sur la croissance matérielle infinie : "Nous devons redéfinir ce que nous entendons par réussite et prospérité." Une invitation à revoir les indicateurs, mais aussi no imaginaires. Car une Europe souveraine, dans ce récit, ne serait pas celle qui consomme le plus, mais celle qui dépend le moins.
L’écologie comme projet politique
Ce qui se joue ici dépasse la technique. Il s’agit d’un projet politique. Faire de la transition écologique non pas une contrainte, mais un socle commun. Une manière de réconcilier sécurité, économie et démocratie. En filigrane, une idée s’impose : la souveraineté européenne ne se gagnera pas contre l’écologie, mais grâce à elle. Et peut-être même à condition de l’assumer pleinement.