L'été 2026, le plus chaud jamais mesuré en France depuis 1900 selon Météo-France, a laissé des traces sur l'ensemble du vivant. Chez les humains, près de 8 000 décès en excès ont été enregistrés pendant les épisodes de canicule, toutes causes confondues, selon le bilan provisoire de Santé publique France. Mais qu'en est-il des animaux ? Dès juin, d'importantes mortalités de poissons ont été observées dans les rivières des Landes. Pour la faune sauvage, impossible de dresser un bilan national : les données manquent. "On sait compter les victimes humaines, on ne sait pas encore compter les autres", souligne Juliette Mignot, océanographe et climatologue à l'IRD.
Cet angle mort résume l'un des enjeux de la COP17, qui vient de se clore à Erevan, en Arménie : sans données, impossible de mesurer précisément l'érosion du vivant, et donc de vérifier les engagements des États.
Une "COP de la crédibilité"
En 2022, la COP15 de Kunming-Montréal avait adopté un cadre mondial pour la biodiversité : 23 cibles à atteindre d'ici 2030 et quatre objectifs pour 2050. La COP16 de Cali (Colombie), en 2024, avait permis d'avancer sur la participation des peuples autochtones et le partage des bénéfices liés aux ressources génétiques. Erevan devait dresser un premier bilan.
"Cette COP, c'était la COP de la crédibilité de la mise en œuvre du cadre mondial pour la biodiversité", résume Jean-Christophe Avarre, écologue moléculaire et directeur du département scientifique Écologie et biodiversité de l'IRD. Le verdict est sévère : "On est très loin du compte par rapport à ce qui était fixé pour 2030."
Les États ont adopté la "Voie d'Erevan", une feuille de route destinée à accélérer la protection de la nature. Elle prévoit notamment de renforcer les financements, les capacités scientifiques et le suivi des engagements nationaux. Mais sans nouvelles obligations contraignantes. Le texte reconnaît qu'en l'absence d'une accélération rapide, les objectifs de 2030 ne seront pas atteints.
Des rapports nationaux lacunaires, un fossé Nord-Sud
Près de 90 % des pays ont désormais défini des objectifs nationaux de biodiversité. Mais moins de la moitié des cibles nationales évaluées sont en bonne voie, selon le premier rapport mondial de suivi. Beaucoup de documents restent incomplets. Les écarts sont particulièrement marqués entre pays du Nord et pays les moins avancés ou petits États insulaires, faute de moyens pour construire des systèmes de suivi.
Certains indicateurs, comme les concentrations de pesticides ou l'état de la biodiversité aquatique, sont particulièrement difficiles à documenter. Les pays du Sud dénoncent aussi le manque de financements et une charge administrative considérable. Quant aux discussions sur l'après-2030, elles sont restées "très vagues, avec absolument rien de contraignant", regrette Jean-Christophe Avarre.
Le "30x30" hors de portée
La cible la plus emblématique illustre ce décrochage : protéger 30 % des terres et des mers d'ici 2030. Aujourd'hui, les aires protégées et autres dispositifs de conservation reconnus couvrent moins de 20 % des surfaces terrestres et environ 10 % des espaces marins. Et leur existence ne garantit pas toujours une protection efficace.
La connectivité écologique, c'est-à-dire la continuité entre milieux naturels, a fait l'objet de nouvelles discussions. "Il y a eu beaucoup de discussions qui allaient dans le bon sens, mais le problème, c'est qu'on se heurte à la fin à une absence d'obligation contraignante pour les États", observe le chercheur.
Une avancée concerne les peuples autochtones : Erevan a adopté les règles de fonctionnement de leur nouvel organe permanent de participation aux négociations. Mais aucun mécanisme spécifique de résolution des conflits entre États, entreprises et communautés locales n'a été prévu. "C'est bien d'en parler, mais s'il n'y a pas de mécanismes qui permettent de les aider à porter leur voix, ça va être compliqué."
Le fonds Cali, une coquille presque vide
Créé en 2024, le fonds Cali doit redistribuer une partie des bénéfices tirés de l'exploitation des informations numériques sur les ressources génétiques (DSI). Les taux indicatifs de contribution ont été réaffirmés à Erevan : 1 % des bénéfices ou 0,1 % du chiffre d'affaires des entreprises utilisatrices. Mais les versements restent volontaires.
Résultat : moins de 10 000 dollars avaient effectivement été déposés dans le fonds à la clôture de la COP. "Il ne deviendra opérationnel qu'à partir de 150 millions", souligne Jean-Christophe Avarre. Plus précisément, l'accord d'Erevan prévoit la possibilité de décaissements exceptionnels à partir de ce seuil, tandis que les modalités générales de distribution restent à préciser. Les certificats destinés à encourager les entreprises à contribuer n'ont toujours aucun caractère contraignant.
Moins d'argent, toujours les mêmes payeurs
La question des financements reste "probablement le point le plus important", selon Jean-Christophe Avarre. Erevan a esquissé une réforme du Fonds pour l'environnement mondial (FEM), avec un accès simplifié et plus équitable pour les pays vulnérables. De nouveaux engagements financiers ont également été annoncés, pour un total proche de 2 milliards de dollars.
Mais, selon le chercheur, les contributions au FEM reculent de 17 % pour la période 2026-2030 par rapport à 2022-2026. L'élargissement de la base des donateurs aux économies émergentes n'a, lui, débouché que sur un compromis volontaire. "On reste avec la même assiette de contributeurs qui contribuent moins, donc ça va plutôt dans le mauvais sens."
Le paradoxe des subventions nuisibles à la nature
Autre contradiction : les États continuent de financer des activités dommageables à la biodiversité, notamment dans l'agriculture et les énergies fossiles. L'accord de Kunming-Montréal prévoit pourtant de réduire ces incitations d'au moins 500 milliards de dollars par an d'ici 2030.
Selon une analyse de Carbon Brief, 84 % des pays n'avaient même pas identifié ces aides à l'échéance de 2025. À Erevan, les négociateurs ont finalement adopté une formulation encourageant leur réforme, plutôt qu'une injonction ferme. Le paradoxe demeure : chercher de nouveaux financements pour protéger la nature tout en subventionnant des activités qui contribuent à sa destruction.
La science prise pour cible
Autre signal inquiétant : la remise en cause de l'IPBES, la plateforme intergouvernementale d'expertise scientifique sur la biodiversité, équivalent du GIEC pour le vivant. À Erevan, plusieurs Parties ont contesté son poids dans les négociations, y compris le Brésil, habituellement plus allié de la science. "Il y a une dénonciation du rôle trop important de l'IPBES et de ses rapports dans les négociations", confirme Jean-Christophe Avarre. La France a, au contraire, défendu leur rôle.
Le procédé est connu : semer le doute, accuser les scientifiques d'exagérer. "Ils font leur travail, ils décrivent ce qu'ils observent", rappelle le chercheur. Pour Philippe Charvis, directeur délégué à la science de l'IRD, l'enjeu dépasse la biodiversité : "Sans la science, les COP risquent de devenir des forums de déclaration sans lendemain."
Quatre ans pour inverser la tendance
Reste le manque de visibilité de cette crise. Jean-Christophe Avarre regrette le peu d'attention médiatique et politique accordée à Erevan. Alors que les conséquences du réchauffement climatique deviennent tangibles pour les populations, l'érosion de la biodiversité demeure moins perceptible. Pourtant, c'est bien le fonctionnement des écosystèmes qui nous nourrissent, nous soignent et régulent notre environnement qui est en jeu.
La prochaine COP biodiversité se tiendra en 2028, à Quito, en Équateur. Il ne restera alors que deux ans pour tenir les engagements de Kunming-Montréal. Et une question décisive : les gouvernements auront-ils enfin transformé leurs promesses en résultats mesurables ?
Prochaine étape : la COP31 climat à Antalya
La COP31 s'ouvre dans quelques jours à Antalya (en Turquie du 9 au 20 novembre 2026), dans un contexte de multilatéralisme fragilisé. Les sessions préparatoires n'ont produit que peu d'avancées sur l'atténuation, et l'opérationnalisation de l'objectif mondial d'adaptation (une cinquantaine d'indicateurs) a été entièrement reportée. Les chercheurs de l'IRD plaident pour aligner enfin financements climat et biodiversité. Car, rappelle Juliette Mignot, les conséquences durables des événements climatiques extrêmes “se jouent dans le vivant”.