Depuis 2018, l’AOC Bandol observe son vignoble comme on suit un patient sous monitoring. Capteurs de flux de sève, sondes hydriques, chambres à pression, stations météo : sur 17 parcelles réparties dans les huit communes de l’appellation, la vigne est passée au scanner. Une démarche rare à l’échelle d’un territoire viticole, portée par Cédric Gravier, président de l’AOC, et Olivier Colombano, son directeur.
“Nous avons eu la chance que ce projet soit porté par un conseil d’administration volontaire, prêt à financer des études de terrain pour guider les décisions de l’AOC”, déclare, reconnaissant, Cédric Gravier. Objectif affiché : comprendre, précisément, comment la vigne réagit au manque d’eau. Mais aussi à un autre facteur longtemps relégué au second plan.
Quand la chaleur devient un stress à part entière
Le stress hydrique était déjà bien identifié dans les vignobles méditerranéens. Le stress thermique, beaucoup moins. “On a vraiment pu mesurer l’impact des fortes chaleurs et ce qu’on appelle le pouvoir asséchant de l’air sur plusieurs jours consécutifs. Dans ces conditions, la plante se referme complètement sur elle-même pour éviter l’évapo-transpiration”, explique Olivier Colombano.
En clair : lors des épisodes de canicule, la vigne se met en mode survie. Elle ferme ses stomates, suspend sa photosynthèse, ralentit tout. Un coma végétal temporaire, mais lourd de conséquences. La maturation s’interrompt, l’acide malique se dégrade plus vite, les équilibres des baies se fragilisent. Attendre davantage ne sert alors plus à rien : on concentre sans réellement mûrir.
Un impact visible dans les vignes comme dans les agendas : les vendanges se sont spectaculairement avancées. “Quand j’étais minot, c’était mi-septembre. Aujourd’hui, on démarre autour du 18 août”, constate Olivier Colombano. Et l’amplitude s’allonge : certaines parcelles sont récoltées mi-août, d’autres début octobre, selon l’exposition, la profondeur des sols et la sensibilité des cépages.
Un métier devenu ultra-technique
Cette nouvelle donne climatique transforme en profondeur le métier de vigneron. “Le métier n’est plus celui d’avant. Il est beaucoup plus pointu”, résume le directeur de l’AOC. Là où la vigne produisait autrefois, presque mécaniquement, 40 hectolitres par hectare, les repères ont volé en éclats. “Aujourd’hui, pour s’assurer ne serait-ce 30 ou 35 hectolitres à l’hectare, cela demande un gros travail et des connaissances”, observe-t-il. La moyenne en France est d’environ 50hL à l’hectare.
Chaque décision compte : taille, enherbement, travail du sol, choix des dates de vendange, gestion de l’ombre portée par le feuillage. Les coûts de production augmentent, la rentabilité devient plus fragile. Le suivi agronomique, autrefois réservé à quelques pionniers, devient une condition de survie économique.
Les données récoltées sur les parcelles pilotes servent de boussole collective. Elles permettent de définir des seuils de stress acceptables, car la vigne, paradoxalement, a besoin de souffrir un peu pour produire de la qualité. Tout l’enjeu consiste désormais à doser cette contrainte.
Irriguer, oui… mais pas trop vite
Dans ce contexte, la question de l’irrigation cristallise les débats. Depuis 2020, elle est autorisée dans l’appellation, mais sous conditions strictes. L’irrigation fixe est interdite. Concrètement, le goutte-à-goutte permanent dans les rangs rese interdit. “Arroser, c’est la solution la plus rapide et la plus, entre guillemets, facile, reconnaît Cédric Gravier. Mais il est très important de réfléchir à tous les autres moyens qui pourraient aider la vigne à s’adapter au changement climatique.” D’où cette volonté de ne pas autoriser les arrosages fixes pour inciter à trouver différentes solutions.
Le message est clair : l’eau ne doit pas devenir une béquille qui décourage l’exploration d’autres leviers. Enherbement maîtrisé, agroforesterie, pratiques de taille créant plus d’ombre, sélection de cépages plus résistants à la chaleur… Bandol teste, ajuste, compare. Avec une obsession : préserver la typicité des vins.
L’eau, un enjeu politique autant qu’agronomique
Car la vigne n’est pas seule à avoir soif. La question du stress hydrique dépasse largement le cadre viticole. Elle touche le partage de la ressource à l’échelle du territoire, dans une région méditerranéenne de plus en plus exposée aux sécheresses. “Il faut vraiment construire ensemble cet usage, nous avons la chance d’avoir des discussions constructives”, estime Cédric Gravier.
L’AOC échange avec d’autres bassins, notamment les Côtes de Provence, plus vastes et plus dépendants de l’accès à l’eau. À Bandol, territoire plus restreint, l’expérimentation est plus fine, mais les arbitrages à venir sont bien identifiés. Les usages agricoles non alimentaires, comme la viticulture, seront forcément questionnés dans les décennies à venir.
Penser l’après-vigne
Alors, à quoi ressembleront les vins de Bandol dans dix ou vingt ans ? La question traverse désormais toutes les générations. “Nos enfants s’interrogent sur le futur de notre activité, tout comme nous-mêmes, les propriétaires actuels”, reconnaît le président de l’AOC.
Sans catastrophisme, mais sans illusion non plus, le modèle viticole se réinvente lentement. Diversification des cultures, œnotourisme, nouvelles formes d’organisation des exploitations : l’adaptation ne se joue plus seulement dans les rangs de vigne, mais à l’échelle de l’entreprise agricole.
“Il faut penser à la structuration de l’entreprise pour les décennies à venir”, conclut Cédric Gravier. À Bandol, la vigne continue de s’adapter. La vraie question est désormais de savoir jusqu’où les humains pourront, eux aussi, suivre le rythme.