Pour l’apercevoir, il faut s’enfoncer dans une forêt marécageuse où les déplacements se font en pirogue ou avec de l’eau jusqu’à la taille. Puis lever les yeux vers la canopée et espérer distinguer, entre deux branches, la silhouette d’un singe roux à la longue queue. Le colobe rouge du delta du Niger est l’un des primates les plus rares de la planète. Endémique de cette région du sud du Nigeria, il a longtemps échappé aux caméras autant qu’à l’attention internationale. En 2025, des pièges photographiques ont fourni les premières vidéos connues de l’animal dans son milieu naturel. Un événement scientifique, mais aussi la confirmation qu’une petite population avait réussi à survivre.
Cette persistance doit beaucoup à Rachel Ikemeh. Depuis plus de vingt ans, la biologiste nigériane travaille à protéger les forêts du delta en associant directement les communautés qui y vivent. Une approche récompensée en 2026 par l’un des cinq Rolex Awards, décernés cette année uniquement à des femmes originaires du Nigeria, d’Indonésie, du Pérou, de Chine et des États-Unis.
Un sanctuaire de biodiversité ravagé par le pétrole
À l’embouchure du fleuve Niger s’étend une mosaïque de mangroves, de rivières et de forêts inondées. Le delta abrite la troisième plus vaste mangrove du monde et le deuxième écosystème de forêt marécageuse d’Afrique. Ces milieux protègent les côtes contre les inondations, stockent du carbone, alimentent les nappes phréatiques et servent de nurserie à de nombreuses espèces aquatiques. Mais ce territoire est aussi l’épicentre de l’industrie pétrolière nigériane. Depuis des décennies, les fuites d’hydrocarbures contaminent les sols et les cours d’eau, détruisant les habitats et fragilisant la pêche dont dépendent de nombreuses familles. Privés d’une partie de leurs ressources, certains habitants se sont tournés vers l’exploitation du bois, accentuant encore la disparition des forêts.
Lorsque Rachel Ikemeh commence à travailler dans la région, le colobe rouge du delta du Niger semble proche de l’extinction. Sa population, estimée à environ 10 000 individus dans les années 1990, serait tombée à quelque 200 singes en 2021. La chasse et la destruction des forêts ont morcelé son habitat jusqu’à ne laisser subsister qu’un dernier noyau connu. Protéger l’espèce suppose alors de protéger la forêt. Mais pas en traçant simplement une nouvelle frontière sur une carte.
Faire des habitants les gardiens de la forêt
Avec le South-West/Niger Delta Forest Project, qu’elle a fondé, Rachel Ikemeh engage plusieurs années de discussions avec les chefs et les habitants de la communauté Apoi. En 2021, plus de 1 000 hectares de forêt communautaire deviennent une zone de conservation surveillée par des gardes locaux. Le principe repose sur un changement de perspective. Les habitants ne sont pas considérés comme une menace à tenir à distance, mais comme les premiers acteurs de la protection du territoire. Ils participent au suivi de la faune, installent des caméras dans les arbres, patrouillent dans la forêt et contribuent à élaborer les règles de gestion.
Cette implication s’accompagne de programmes d’éducation, d’emplois et d’activités économiques alternatives destinés à réduire la dépendance à l’abattage des arbres et à la chasse. Le projet agit aussi sur la santé environnementale et certaines infrastructures locales. La conservation devient ainsi un moyen de restaurer simultanément les écosystèmes et les moyens de subsistance. "J’ai réussi à gagner leur confiance de telle sorte qu’ils puissent travailler avec moi pour accomplir ce que nous faisons aujourd’hui. Je crois que c’est ma plus grande réussite", explique Rachel Ikemeh.
Une population de singes qui aurait doublé
Cinq ans après la création de la zone protégée, la population du colobe rouge aurait doublé, passant d’environ 200 à 400 individus. Une progression spectaculaire pour une espèce toujours classée en danger critique d’extinction, qui reste vulnérable au moindre incendie, épisode de pollution ou retour de la chasse. La protection profite également à d’autres animaux.
Au moins treize espèces menacées sont désormais concernées par les actions du projet, parmi lesquelles le perroquet gris, le pangolin à ventre blanc, le crocodile nain d’Afrique de l’Ouest, le mangabey à couronne rouge ou encore le cercopithèque à gorge blanche du Nigeria. Les équipes constatent également une reconstitution des ressources halieutiques dans certaines mangroves. Le programme gère aujourd’hui quatre zones de conservation couvrant plus de 10 000 hectares de forêt. Il affirme avoir contribué à améliorer les moyens de subsistance de plus de 2 500 personnes, tandis que plus de 18 000 habitants ont participé à des actions d’éducation à l’environnement.
De la forêt à la mer
Le prix obtenu en 2026 doit permettre à Rachel Ikemeh de créer quatre nouvelles zones communautaires de conservation. Un centre de formation et un programme mobile d’éducation doivent également transmettre aux habitants des compétences en gestion des habitats, planification de projets et développement d’activités durables. L’un des prochains chantiers conduira la biologiste à Foropa, sur la côte. Elle souhaite y établir une aire marine gérée localement, présentée comme la première zone marine protégée de ce type dans la région. Après les forêts marécageuses, le modèle communautaire devra donc être adapté aux mangroves, aux zones de pêche et aux ressources marines.
Le défi dépasse la sauvegarde de quelques espèces emblématiques. Dans une région où la pollution détruit les ressources naturelles avant de pousser les habitants vers d’autres formes d’exploitation, Rachel Ikemeh tente de rompre un cercle vicieux. Protéger les poissons peut éviter d’abattre la forêt. Préserver les arbres peut restaurer les cours d’eau. Et rémunérer celles et ceux qui surveillent leur territoire peut rendre la conservation plus solide qu’une interdiction imposée de l’extérieur.
En deux décennies, elle a aussi contribué à déplacer une autre frontière. "Quand j’ai commencé, il y a vingt et un ans, les filles ne faisaient pas ce que je faisais. En réalité, les Nigérians non plus", raconte-t-elle. Un membre de son équipe a récemment demandé à un garçon de la communauté ce qu’il voulait devenir plus tard. L’enfant a montré la biologiste du doigt. "Cela me fait encore pleurer."