En Champagne, Telmont choisit la radicalité écologique

La Maison de Champagne Telmont est la première a recevoir la certification Regenerative Organic Certified (ROC). - © Chateau Telmont

Publié le par Florence Santrot

Première maison de champagne certifiée Regenerative Organic Certified (ROC), Champagne Telmont, 400 000 bouteilles produits par an, assume une trajectoire radicale : 100 % bio et régénératif d’ici 2031, sans céder sur la qualité. Son président, Ludovic du Plessis, revendique une écologie d’action, adossée au groupe Rémy Cointreau et soutenue par Leonardo DiCaprio, actionnaire depuis 2022 et ami de longue date du président de la Maison.

En Champagne, le mot "régénératif" flotte parfois comme un slogan mais la réalité est tout autre : seulement 5 % des surfaces sont certifiées biologiques, premier pas vers l’agriculture régénérative. Chez Telmont, il devient un cahier des charges. La maison fondée en 1912 à Damery s’est engagée dans un projet baptisé "Au nom de la terre", avec une ambition claire : "faire le meilleur champagne sans aucun compromis environnemental", nous explique Ludovic du Plessis. Deux jambes portent cette promesse : la vigne, et la réduction drastique de l’empreinte carbone.

Homme souriant marchant dans un vignoble automnal avec des vignes jaunies en arrière-plan.
Ludovic du Plessis, ici dans ses vignes, bénéficie du soutien du groupe Rémy Cointreau et de Leonardo DiCaprio pour faire évoluer le Chateau Telmont vers l'agriculture régénérative. © Chateau Telmont

De la vigne au label ROC, la cohérence plutôt que l’effet d’annonce

Pour Ludovic du Plessis, l’agriculture régénérative ne peut pas être un mot-valise. "J’ai cherché une définition sur Internet, je n’en ai pas trouvé de cohérente. Cela veut tout dire et rien dire." La certification ROC, née aux États-Unis dans le sillage de Patagonia, a le mérite d’additionner les exigences : base biologique obligatoire, critères stricts de biodiversité, et volet social sur les conditions de travail.

Telmont est aujourd’hui la première maison de champagne certifiée ROC sur ses parcelles en propre. Concrètement, cela signifie couverts végétaux 50 à 60 % de l’année, plantations d’arbres et de haies, hôtels à insectes, collecte de l’eau, analyses de sols, de la biodynamie sur certaines parcelles… "Il faut plus de bio pour plus de biodiversité. Il ne faut pas opposer les deux."

Le défi ne se joue pourtant pas seulement sur les terres de la maison. Comme beaucoup d’acteurs champenois, Telmont assemble des raisins issus de partenaires vignerons. "Le nerf de la guerre, il est là." Aujourd’hui, 70 % des approvisionnements sont déjà en bio. Objectif : 100 % en 2031. Pour y parvenir, la maison paie le raisin biologique 25 à 30 % plus cher, afin d’absorber les baisses de rendement possibles, parfois jusqu’à –30 % selon les années et la météo.

Net zéro plutôt que neutralité carbone

"Je ne vais pas vous parler de neutralité carbone, c’est une offense à l’intelligence." La formule est directe. Telmont vise le net zéro : –90 % d’émissions d’ici 2050, avec un jalon intermédiaire à –40 % en 2030, selon les critères de Science Based Targets initiative (SBTi).

Le premier levier utilisé peut surprendre : la Maison a commencé par supprimer 100 % des coffrets-cadeaux dès 2021. Gain estimé : –8 % d’empreinte carbone par bouteille. "C’est massif. Et comme j’aime à le rappeler : on fait du champagne, on ne fait pas des boîtes cadeaux." L’argent économisé (design, fabrication…) est réinjecté dans la conversion bio des vignes. Voilà un cercle vertueux assumé.

Autre chantier crucial pour alléger l’impact de l’activité sur la planète : la bouteille, qui représente environ 30 % de l’empreinte carbone d’une maison. Champagne Telmont a abandonné les modèles lourds (jusqu’à 1 kg) pour adopter une version allégée à 800 g, développée en collaboration avec le verrier Verallia et désormais accessible à toute la filière. En outre, les bouteilles transparentes ont été supprimées au profit du verre vert, composé jusqu’à 87 % de verre recyclé contre 0 % pour les bouteilles non teintées.

Deux bouteilles de champagne Telmont sur une table dressée avec verres et assiettes.
Même pour les champagnes rosés ou blanc de blanc, la bouteille verte, recyclée à 87 %, est de rigueur. © Chateau Telmont

“193 000 shades of green”

Château Telmont accepte aussi les variations de teinte spour éviter des productions supplémentaires inutiles. “Nous nous sommes rendus compte que, quand un verrier produisait une bouteille verte pour un client, puis qu'après il devait produire une bouteille un peu plus verte foncée pour un deuxième client, pour arriver à la bonne teinte du deuxième client, il doit produire 193 000 bouteilles de calage. Des bouteilles aux coloris légèrement variables. Pour quoi les jeter ? Nous les récupérons et avons baptisé ce projet 193 000 shades of green”. 193 000 nuances de vert, tout un programme.

À cela s’ajoutent l’arrêt total du fret aérien et des expéditions vers les États-Unis en voilier-cargo, notamment avec Neoline. Des décisions de "bon sens paysan", dit-il, qui dessinent une autre idée du luxe.

Le vin est bon si la terre est belle

Derrière la stratégie de Chateau Telmont, un pari : que la qualité suive. "Le vin est bon si la terre est belle." Ludovic du Plessis affirme observer un impact direct sur le profil des vins : davantage d’énergie, davantage de "radiance", un champagne "avec la lumière allumée en plus", selon des sommeliers réputés.

Le prix, lui, reflète cet engagement – environ 20 % plus cher, avec un prix qui commence à 52 euros la bouteille – mais la maison assume un positionnement "boire moins, boire mieux", en phase avec une nouvelle génération attentive aux modes de production.

Reste une inquiétude : que le mot "bio" soit mal compris ou vidé de sa substance. Convaincre, accompagner, laisser le temps au temps. Telmont revendique une écologie non punitive, sans pointer du doigt, mais en démontrant par l’exemple qu’une Maison de Champagne de taille honorable peut conjuguer croissance à deux chiffres et radicalité environnementale. Dans une région où l’assemblage permet de lisser les aléas climatiques grâce aux réserves, la transition semble techniquement possible. Reste à savoir si elle deviendra collective. Chez Telmont, le pari est lancé : transformer un symbole du luxe français en laboratoire de viticulture régénérative.

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