Grand requin blanc : pourquoi sa réapparition est une bonne nouvelle pour la Méditerranée

Requin nageant sous l'eau, accompagné de poissons rayés dans l'océan bleu. Le grand requin blanc observé par le plongeur Derk Remmers en Méditerranée. - © Derk Remmers / Ghost Diving

Publié le par Florence Santrot

À plus de quarante mètres de profondeur, entre la Sicile et la Tunisie, deux plongeurs s'affairent autour d'une épave engloutie. Leur mission, réalisée avec le soutien des associations Ghost Diving et Healthy Seas, est bien rôdée : retirer des filets de pêche abandonnés accrochés à la carcasse du navire pour dépolluer les fonds marins. Soudain, alors qu’ils sont attelés à leur tâche, une silhouette massive surgit dans le bleu de la Méditerranée. Quelques battements de queue, un corps fuselé de plusieurs mètres de long, un museau conique immédiatement reconnaissable. Face à eux nage un grand requin blanc.

Le plongeur néerlandais Derk Remmers a juste le temps de saisir sa caméra. Les images qu'il rapporte sont exceptionnelles : elles constituent la première séquence sous-marine filmée par des plongeurs montrant un grand requin blanc adulte dans son habitat naturel en Méditerranée. Une rencontre rarissime qui dépasse largement l'anecdote ou le frisson suscité par le plus célèbre prédateur marin du monde. Car ce requin raconte surtout l'état de santé de la Méditerranée.

Le fantôme de la mer intérieure

Le grand requin blanc n'a jamais totalement disparu de Méditerranée. Mais il est devenu si rare que beaucoup de biologistes marins ne l'observent jamais au cours de leur carrière. L'Union internationale pour la conservation de la nature (UICN) classe aujourd'hui la population méditerranéenne comme "en danger critique d'extinction". Durant des décennies, la pêche industrielle, les captures accidentelles et la dégradation des écosystèmes ont provoqué un effondrement spectaculaire de ses effectifs.

Paradoxalement, les scientifiques connaissent encore mal cette population. "La plupart de nos connaissances sur les requins blancs de Méditerranée proviennent de spécimens morts capturés par les activités de pêche", rappelle Carlo Cattano, chercheur au Sicily Marine Centre de la Stazione Zoologica Anton Dohrn. Autrement dit, les chercheurs étudient davantage les traces laissées par l'espèce que les animaux vivants eux-mêmes. L'observation réalisée lors de cette mission revêt donc un intérêt scientifique réel. Selon le scientifique, “Des observations comme celle-ci sont extrêmement précieuses pour mieux comprendre la répartition, les habitudes et le comportement de cette espèce en danger critique d'extinction, dont la survie est menacée par les activités humaines.”

Pourquoi voir un prédateur est une bonne nouvelle

L'image du grand requin blanc reste largement façonnée par les films hollywoodiens, à commencer par Jaws de Steven Spielberg (Les dents de la mer). Pourtant, pour un écologue, apercevoir un superprédateur constitue souvent un signal positif. Au sommet de la chaîne alimentaire, les grands requins jouent un rôle essentiel dans l'équilibre des écosystèmes marins. Leur présence indique généralement que les niveaux inférieurs de la chaîne alimentaire fonctionnent encore : suffisamment de poissons, suffisamment de ressources et suffisamment d'habitats pour soutenir un animal pouvant dépasser six mètres de long.

Dans de nombreux écosystèmes terrestres et marins, la disparition des grands prédateurs provoque des effets en cascade. Les populations de certaines espèces explosent tandis que d'autres déclinent, modifiant progressivement l'ensemble de l'équilibre écologique.

Cependant, il ne faut pas se réjouir trop vite. La présence d'un grand requin blanc ne signifie évidemment pas que la Méditerranée se porte bien. Cette mer semi-fermée reste l'une des plus exploitées au monde. Mais elle rappelle qu'une biodiversité remarquable subsiste encore loin des côtes, parfois dans des zones que l'on croyait fortement dégradées. "Des moments comme celui-ci nous rappellent combien la vie reste présente dans les eaux méditerranéennes au large et combien il est important de la protéger", souligne Veronika Mikos, directrice de Healthy Seas.

Des épaves transformées en oasis sous-marines

Le lieu de l'observation n'a, lui, rien d'anodin. Le requin a été filmé autour d'une épave située dans le détroit de Sicile, une zone reconnue comme un important hotspot de biodiversité marine. Avec le temps, les navires coulés deviennent souvent de véritables récifs artificiels. Éponges, coraux, mollusques, poissons et grands prédateurs y trouvent refuge. Ces structures offrent nourriture, abris et zones de reproduction à de nombreuses espèces. Mais cette richesse attire également une autre présence : les filets fantômes.

Chaque année, des milliers de tonnes d'équipements de pêche sont perdues ou abandonnées en mer. Coincés sur les épaves ou les fonds rocheux, ces filets continuent à capturer tortues, poissons, requins et mammifères marins pendant parfois plusieurs décennies.

Les plongeurs volontaires de Ghost Diving et de Healthy Seas étaient précisément venus pour éliminer ce danger invisible. Lors de précédentes interventions sur cette même épave, des tortues caouannes menacées et de grands poissons avaient déjà été retrouvés prisonniers des mailles abandonnées. Le contraste est saisissant : le même site capable d'abriter l'un des prédateurs les plus emblématiques de la planète peut aussi se transformer en piège mortel pour la faune qui l'habite.

Plongeur explorant une épave sous-marine entourée de poissons et de filets.
Des filets accrochés à une épave et abandonnés. © Derk Remmers / Ghost Diving

Un symbole de résilience

Alors, faut-il voir dans cette rencontre le signe d'un retour du grand requin blanc en Méditerranée ? Il est encore beaucoup trop tôt pour l'affirmer. Une observation isolée ne permet pas de conclure à une reconstitution des populations. Les scientifiques restent prudents. Des analyses génétiques environnementales (eDNA) ont été menées lors de la mission afin d'identifier les espèces fréquentant la zone. D'autres travaux de suivi seront nécessaires pour mieux comprendre le rôle de ce secteur dans la conservation des requins méditerranéens.

Mais l'événement possède déjà une portée symbolique. À une époque où les nouvelles concernant la biodiversité prennent souvent la forme de listes d'espèces disparues, cette apparition raconte une autre histoire. Celle d'un animal que l'on croyait devenu presque invisible, surgissant précisément au moment où des plongeurs tentaient de réparer une partie des dégâts causés par les activités humaines. "Il est statistiquement plus probable de gagner le jackpot à la loterie que de rencontrer un animal aussi emblématique sous l'eau", s’est réjoui Derk Remmers. Un face-à-face furtif qui rappelle que tout n'est peut-être pas perdu pour la biodiversité méditerranéenne.