Marc-André Selosse
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Le jour d’après : “Nous ne pouvons plus décider contre la science”

Marc-André Selosse est professeur du Museum national d’Histoire naturelle et Président de la Fédération BioGée, auteur de “Nature et préjugés” (Actes Sud, 2024).

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La négation de la science, par des propos et des décisions allant à l’opposé de ses conclusions, va croissante dans nos sociétés. Enracinée à diverses échelles, cette tendance cache à la fois des risques et des solutions potentielles. La négation commence à l’échelle individuelle. La vaccination est mise en doute, bien qu’elle a sauvé 154 millions de vies en 50 ans (selon l’UNICEF). Les Etats-Unis, où la vaccination contre la rougeole décline, ont oublié qu’avant son éradication, cette maladie tuait 500 enfants par an.

Des absurdités scientifiques hantent nos comportements alimentaires, dont les réflexes sont construits par la publicité plus que par la diététique : céréales et laitages envahissent un petit déjeuner qui exige aussi protéines, graisses insaturées et plus de fibres. Des régimes farfelus mythifient une alimentation ancestrale, crudivore ou “paléolithique”, sans l’once d’un support scientifique.

Quand le déni gagne les institutions

Des groupes se laissent gagner par la pseudoscience, par exemple la géobiologie, cette spécialité qui “révèle les zones géopathogènes et des ondes électromagnétiques (…) pouvant, à la longue, perturber le Vivant” [1]. Sans formation universitaire ni travaux scientifiques, et encore moins d’évaluation de ses pratiques, la géobiologie envahit actuellement des chambres d’agriculture, dont certaines emploient des géobiologues ; elle est parfois recommandée suite à des enquêtes publiques sur des installations d’éoliennes !

L’échelle nationale se laisse aussi gagner. On revient sur les Zones à Faible Émission (ZFE), quand la qualité de l’air tue près de 40 000 personnes par an selon Santé Publique France [2] ; on revient sur la loi Zéro Artificialisation Nette, alors que les sols près des villes sont vitaux pour maintenir la production alimentaire et gérer les inondations face au changement climatique ; des sénateurs réintroduisent l’acétamipride qu’on sait écotoxique et neurotoxique ; des services ministériels réécrivent la Stratégie nationale sur l’alimentation après les experts, revenant notamment sur la nécessité de consommer moins de viande[3].

Des décisions contre la science et contre l’avenir

L’Europe ne fait guère mieux, dont une loi “Omnibus” en cours d’examen limite les réévaluations d’autorisation de mise sur le marché des pesticides[4]. Elle abandonne du règlement REACH 2 qui devait encadrer les produits chimiques dangereux commercialisés : pourtant, selon les chiffres dont dispose la Commission elle-même, le bénéfice pour la santé public aurait été supérieur de 10 fois à la perte pour les industriels européens.

Ces exemples représentent deux injures à notre société. D’abord, l’expertise scientifique ne sert pas : le travail scientifique a été financé en vain et c’est donc une injure aux impôts et aux investissements des générations passées. Ensuite, ces attitudes entraineront des frais, liés à des décisions inappropriées, et du mal-être ou des morts (comme par la pollution de l’air, les pesticides dangereux ou l’abandon de REACH2). C’est là une deuxième injure, aux générations futures qui en pâtiront. Deux injures, à deux générations, en une seule négation… c’est l’humain qu’on flétrit. Mais il y a plus.

La science comme vigie, pas comme sanction

Réduire le rôle de la science à interdire des erreurs est une autre négation de ce qu’elle est. Trop souvent, on la voit comme punitive, alors que la vraie punition est celle qui guette, sanitairement et économiquement, quand on néglige des données de la science, notamment en santé ou en environnement. Ne voir que des interdits cache les possibles de la science. Telle la vigie, qui découvre les récifs à éviter mais aussi les passes ou les terres au loin, nos sciences offrent de nouvelles façons d’agir.

En filigrane des exemples cités plus haut recèlent de promesses : prévention des maladies, meilleure alimentation, agroécologie pour minimiser les impacts des pesticides et produire plus durablement, meilleure gestion de l’eau… Or nous méconnaissons trop ces progrès et ces perspectives qui s’offrent. C’est une troisième injure, faite au travail scientifique celle-là. Souvent les journalistes eux-mêmes, interrogeant les scientifiques pour commenter les catastrophes, ne mettent pas assez en lumière les alternatives positives issues des recherches.

Revaloriser la science dès l’école

Comment mobiliser mieux ces possibles ? Pour en avoir envie, il faut envisager leur existence. Cela appelle une mutation de nos mentalités pour mieux concevoir que, même si elle se trompe parfois, la science offre les conclusions les plus sûres aux données disponibles. De plus, elle peut se remettre en cause, au contraire des pensées dogmatiques. Cela peut paraitre incertain, mais “plus sûr” et “remise en cause” font la force des sciences. Apprenons-nous cela à nos enfants ? Ont-ils les bases pour, demain plus qu’aujourd’hui, s’accompagner, avec précaution et discernement, de science ? Non !

Par exemple, la pauvre heure hebdomadaire de “sciences de la vie et de la Terre”, optionnelle après la Seconde, et sans préparation claire dans le primaire, interroge. En Terminale, un choix d’options scientifiques laisse 45 % de matière littéraires (très bien !) tandis que l’inverse laisse moins de 10 % d’heures de science – et mutile l’avenir.

La triple injure de la négation de la science exige de revaloriser l’information et les enseignements scientifiques, sur le vivant en particulier. Car demain personne, consommateur, décideur ou journaliste, ne doit ignorer ni les interdictions, ni surtout les opportunités de la science.

Ce qu'il faut retenir

Une idée forte
Décider contre la science, c'est décider contre notre propre avenir.

Une urgence
Faire reculer le déni scientifique avant qu'il ne transforme les crises sanitaires, alimentaires et environnementales en impasses durables.

Une piste d'action
Réconcilier science et société en renforçant l'éducation scientifique, l'expertise indépendante et des décisions publiques fondées sur les faits.

Sources

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